mercredi, 07 mai 2008
Crise alimentaire: aide internationale et recherche agricole
3 points à retenir :
1. Chaque euro investi dans la recherche agricole internationale produit neuf euros en aliments*, tandis que chaque euro investi dans l’aide alimentaire ne produit évidemment qu’un euro d’aliment.
2. La recherche produit des bénéfices qui perdurent année après année, tandis que l’aide alimentaire n’est un bénéfice… que jusqu’à ce qu’elle ait été consommée.
3. La recherche donne aux gens le pouvoir de produire leur propre alimentation, tandis que l’aide alimentaire les confine à la dépendance du monde extérieur.
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Ces données proviennent du Rapport sur le Développement Mondial 2008 publié par la Banque Mondiale. Elles sont établies à partir de l’analyse de quelques 700 projets. Sans cet investissement, les pays du Sud produiraient 7-8% d’aliments en moins et les prix des denrées de base seraient 20% plus élevés qu’ils ne le sont actuellement.
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mardi, 06 mai 2008
Le CIAT fait échec au biopiratage
En 1994, Larry Proctor, un américain du Colorado, avait acheté un paquet de haricots secs sur le marché de Sonora, au nord du Mexique. Après un an de culture sur sa ferme, il avait affirmé avoir développé une nouvelle variété de haricot sec avec une couleur jaune toute particulière. Il a appelé sa variété « Enola » (le prénom de sa femme) puis il a déposé et obtenu un brevet qui revendiquait des droits sur tous les haricots secs de couleur jaune. Ce brevet rendait illégal tout achat, vente ou utilisation des haricots jaunes. Proctor en avait le monopole. Selon le gouvernement mexicain, ce brevet a provoqué une diminution très sensible des exportations de haricots mexicains vers les Etats-Unis. Le gouvernement mexicain, avec la FAO, ont alors attaqué le brevet.
A gauche : Enola ; à droite : la variété traditionnelle mexicaine
Il fallait pouvoir faire la démonstration que la nouveauté revendiquée par Proctor n’en était pas une. Autrement dit qu’il n’y avait pas eu d’amélioration variétale, mais seulement usage d’une ressource qui existait au Mexique depuis des milliers d’années. C’est là que le Centre International d’Agriculture Tropicale (CIAT) est entré en lice. Ce centre a la responsabilité de conserver et d’étudier les ressources génétiques des haricots depuis sa création en 1967. Sa collection contient quelque 35.000 variétés*. Six d’entre elles, de couleur jaune, originaires du Mexique et d’Amérique centrale ont été envoyées au Bureau des Brevets américain comme preuve de l’absence de nouveauté dans la variété Enola. Après un très long procès, le Tribunal Fédéral des Etats-Unis vient d'annuler le brevet par décision du 30 avril 2008.
« La biopiraterie est possible parce que malheureusement trop de gens méconnaissent la biodiversité ». Daniel Debouck, responsable de l’Unité de Ressources Génétiques du CIAT , souligne aussi que la mise en place, sur internet, des données morphologiques, agronomiques, génomiques et les photographies des variétés, devrait maintenant limiter l’attribution illégitime de brevets sur des variétés traditionnelles, développées par les agriculteurs latino-américains depuis la nuit des temps.
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Le 28 janvier dernier, une copie de cette collection a été envoyée dans le centre mondial de conservation à long terme inauguré quelques mois plus tôt à Svalbard (Norvège)
09:32 Publié dans Actualités , Economie , Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, biodiversité
lundi, 05 mai 2008
Crise alimentaire mondiale : les politiques sortent le sparadrap !
Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies dans Le Monde aujourd’hui :
« Lors d'une visite d'une école primaire en construction à Ouagadougou, j'ai raconté aux enfants les conditions dans lesquelles j'avais moi-même étudié : une école sans murs, où nous étions assis à même la terre. Je leur ai expliqué que j'avais moi aussi connu la faim dans mon enfance - nous avions tout juste de quoi nous nourrir, mes propres grands-parents et d'autres personnes âgées contraintes de fouiller dans les ordures pour trouver de la nourriture, les enfants en bas âge ayant à peine de quoi assurer leur croissance.
Je me suis souvenu de ces images lors de mon voyage en Afrique, et j'ai pensé à l'abondance des ressources que recèle ce continent, à la force et au courage de ses habitants. Si mon propre pays (la Corée du Sud) est parvenu à surmonter ses traumatismes pour devenir une puissance économique, l'Afrique en est tout aussi capable. La seule condition, c'est que nous l'y aidions. Nous pouvons commencer à le faire en prenant les mesures indispensables pour maîtriser la crise alimentaire. »
Le programme alimentaire mondial (PAM) aide ceux qui ont faim. Quelques uns en tout cas. Officiellement 73 millions de personne, alors qu’il y a un milliard de personnes, sur terre, qui sont considérées comme très pauvres et « à risque ». Quel risque ? De mourir de faim, dans leur coin, dans l’indifférence ? De devenir des terroristes ? Il faut avoir le ventre plein pour ça. La crise alimentaire, a dit le ministre burkinabé des affaires étrangères, constitue une menace bien plus dangereuse que celle du terrorisme, "elle conduit les gens à douter de leur propre dignité d'être humain". Le PAM reçoit des tas de promesses depuis quelques jours. Comme celle de Bush, pour « un milliard de dollars ». Mais dans les caisses aujourd’hui, il n’y a toujours que 11,5 millions d’euros.
Et après ? A Mexico City, pour que la pollution s'en aille, on espérait un grand coup de vent. Aujourd’hui, on prie seulement pour des moissons exceptionnelles en Ukraine ou ailleurs. Toujours le sparadrap façon Dionisio (voir ma note du 25 avril dernier). Quand va-t-on parler d’un investissement massif dans les infrastructures et les filières agricoles au Sud ? Dans la recherche pour le développement ? Dans l’aide aux ONG et autres associations qui travaillent au quotidien pour développer l’agriculture, la santé, l’éducation dans les zones rurales d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie ?
Et après ? Le développement, c’est ce à quoi tout le monde à droit. Et cela marche pour beaucoup. Dans la Corée du Sud de Monsieur Ban Ki-moon, en Chine, en Inde, au Brésil, ailleurs. Tout ce « petit » monde se met à consommer plus. Il faut plus de technologies, plus de voitures, de téléphones portables, plus de tout. Et tout cela se produit comment ? A coup de plus de pollution, plus de biodiversité et de ressources non renouvelables qui disparaissent, plus d’énergie. C’est d’abord l’alimentation. Puis ce sera l’eau qui deviendra un luxe. Puis l’air que nous respirons. La gouvernance mondiale de « la petite histoire du futur » de Jacques Attali, vous vous rappelez ? Est-il déjà trop tard ?
La barbe hirsute, vêtu d’un vieux boubou déchiré, une cloche à la main, il parcourt les rue en annonçant la fin du monde.
On avait cru que cela pourrait être plutôt comme ça :
Mais c’est bien plus cruel :
Moi, je ne fais que crier au feu. Criez avec moi, nombreux, et peut-être les décideurs se décideront-ils à bouger.
15:40 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : crise alimentaire, agriculture, faim, développement, aide internationale
dimanche, 04 mai 2008
Réussite agricole en Afrique de l'Est
La crise alimentaire est là. Mais les agriculteurs du Sud ne se croisent pas les bras. En Afrique, les progrès sont évidents. Un exemple.
A gauche, sur la photo, vous voyez Esther Mudomo, et si vous voulez être tout à fait correct en s’adressant à elle, vous l’appelez Mama Esther Mudomo. Et derrière elle, à droite, vous voyez sa dernière acquisition. Sa première vache, baptisée « Recherche ». Je vais vous expliquer pourquoi.
Les haricots sont originaires d’Amérique. On les trouve, à l’état sauvage, du Mexique à l’Amazonie. Pas étonnant que le Centre International d’Agriculture Tropicale, installé en Colombie, au cœur de cette diversité, ait été choisi pour rassembler et étudier toutes les formes de haricots. Sa « banque de gènes » contient environ 30.000 variétés différentes de haricots. Vous visitez l’endroit. On vous ouvre une armoire et devant vous des milliers de petits flacons remplis de haricots de toutes les couleurs et toutes les tailles.
Comme toutes les plantes alimentaires, les haricots ont voyagé avec les hommes. Et aujourd’hui, ceux qui mangent le plus de haricots habitent en Afrique de l’est, comme Mama Esther Mudomo. Vous mangez entre 4 et 6 kilos de haricots par an, en moyenne. Au Ruanda ou dans l'ouest du Kenya, on en mange entre 30 et 40 kgs. Certains disent que le haricot, très riche en protéines, c’est un peu la viande du pauvre.
Comme toutes les plantes cultivées, surtout sous les tropiques, le haricot a ses ennemis, aussi divers et variés que les haricots le sont eux-mêmes. Alors les chercheurs essaient de trouver des variétés qui résistent à tous ces parasites. Et en même temps ils cherchent des variétés qui produisent plus, et des variétés de meilleure qualité nutritive. Le problème, c’est que le plus souvent, ces nouvelles variétés n’arrivent pas dans les villages comme celui de Mama Esther Mudomo. En 2000, une analyse a montré que dans tous les pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe où la culture du haricot est importante (17 pays), les instituts de recherche ont produit de nouvelles variétés à partir de collections reçues du CIAT. Oui, mais voilà , seulement 5% des surfaces cultivées en haricot étaient plantées avec ces variétés, faute de semences disponibles dans tous les villages. Une grande Fondation (Gatsby, Grande-Bretagne) a décidé de financer un grand projet pour aider les agriculteurs africains à accéder à ces nouvelles variétés. L’objectif était d’atteindre 2 millions de familles en 5 ans. Fin 2007, un an avant la fin du projet, 6,5 millions de familles cultivaient les nouvelles variétés de haricot*. Mama Esther Mudomo a fait partie des premières agricultrices qui ont eu accès à quelques semences, multipliées par l’institut de recherche national. Elle a eu la chance de travailler avec un chercheur du CIAT, Robin Buruchara, pathologiste-sélectionneur, qui l’a aidé à choisir sa nouvelle variété parmi un grand nombre de plantes résistantes au pourrissement des racines dont souffraient les haricots de Mama Esther Mudomo jusqu’alors. Cette « recherche participative » a permis la sélection d’une nouvelle variété très résistante, que Mama Esther Mudomo a commencé à cultiver chez elle, puis à donner à ses voisines. Le succès a été tel qu’elle a ensuite commencé à vendre des graines aux villages voisins. Et avec l’argent gagné, elle a acheté sa première vache. Et elle l’a appelée « recherche », « parce que, explique-t-elle, c’est la recherche qui m’a permis d’obtenir l’argent pour l’acheter. »
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* Le réseau pour l’amélioration du haricot africain (PABRA, acronyme anglais) a réuni plus de 250 instituts de recherche, ONG, associations d’agriculteurs et autres depuis 2003, pour sélectionner de manière participative (chercheurs et agriculteurs travaillant ensemble sur le terrain) de nouvelles variétés et produire les semences nécessaires.
18:43 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement, biodiversité
vendredi, 02 mai 2008
Crise alimentaire mondiale : les bons cris et les bonnes questions
L’affaire de la crise alimentaire est avant tout politique, c’est évident. Et pour que les politiques bougent, il faut crier au feu. Et pas tout seul. Alors, quelque 150 articles de presse en une seule journée, qui crient tous au feu, je trouve cela plutôt encourageant. « Ils » vont peut être se réveiller ! Et au moment où j’écris cela j’apprends que Georges Bush vient de s’engager à mettre un milliard de dollars dans la corbeille.
J’ai quelques certitudes, comme tout un chacun. Quand je m’en vais en Colombie, comme le mois passé, ou au Canada, comme ce mois-ci, je sais que je voyage dans un engin qui est le résultat de millions d’heures de recherche. Et en tournant la tête au moment où j’écris sur mon clavier, je peux lister des dizaines et des dizaines d’objets autour de moi qui sont le résultat de milliers d’heures de recherche. On n’a rien sans rien faire. Et croire que la recherche, aujourd’hui, ne sait plus ni interroger ni s’interroger, où qu’elle est coincée par des contraintes que lui impose la société et/ou la politique, c’est bien mal la connaître. Si elle est toujours un peu coincée, certes, c’est par ses habits d’autrefois (les vieilles structures françaises de recherche), mais elle s’en libère de plus en plus. J’ai passé une journée fantastique mercredi: les agronomes de Montpellier discutaient avec les mathématiciens de ce qu’ils pouvaient faire ensemble. Première grande rencontre entre deux pôles. Plus d'une centaine de chercheurs. Toute une journée dans l’amphithéâtre d’Agropolis International. Trop tôt pour dire de quoi ils vont accoucher, mais il y avait 70 fiches déposées avant la rencontre – autant de manifestations d’intérêt pour une coopération agro-maths - et un appel à projet vient d’être ouvert par Agropolis Fondation* pour financer les meilleures idées qui sortiront de ces échanges. Comme le dit Patrick Yeu dans son dernier commentaire, les agronomes ont de plus en plus de données à gérer, mais ce n’est plus un problème. Ce n’est pas seulement l’analyse du génome qui progresse à la vitesse grand V (un exemple donné hier : 12 secondes pour séquencer ce que l’on séquençait en plus d’une demi-heure il y a deux ans à peine), c’est aussi la gestion et l’analyse des données.
Si les réussites se multiplient, sur le terrain, à l’échelle de la ferme, ou au mieux du village, les besoins sont à l’échelle du continent. Jusqu’à hier c’était un problème insurmontable que de changer d’échelle et transformer un impact ponctuel en un impact plus général. Aujourd’hui, agronomes et mathématiciens, aidés par les spécialistes de l’information géographique, sont capables de modéliser et de prévoir. Ils sont capables d’apporter des informations techniques précises à ceux qui doivent prendre les décisions. La décision est un choix, pas une obligation. Le but de la recherche est de permettre que cette décision soit la mieux informée possible. On progresse dans ce domaine autant que dans les autres.
Demain je vous donnerai un exemple de ce que la recherche peut faire, vous parlant d’une réussite exceptionnelle en Afrique de l’est et Afrique australe : le programme PABRA.
Diouf: le monde doit dynamiser l'agriculture (FAO)
29 avril 2008 - M. Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, a exhorté la communauté internationale à prendre des mesures immédiates face à l’urgence alimentaire mondiale
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*l'auteur du blog, Yves Savidan, est président du Conseil Scientifique d'Agropolis Fondation
13:05 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : crise alimentaire, agriculture, faim, développement, aide internationale, recherche
jeudi, 01 mai 2008
L'année de la patate!
C'est une bien belle photo, que l'on trouve sur le site de... l'année de la pomme de terre.
... où l'on découvre que si le prix du blé, du riz ou du maïs ont doublé depuis un an, la pomme de terre reste accesible à beaucoup, là où elle pousse bien sûr.
(photo J.-L. Gonterre, FAO, Equateur)
17:38 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pomme de terre, agrriculture
Crise alimentaire mondiale: la faute aux bioénergies?
Le système agricole international (le GCRAI, voir le site en anglais) était mentionné hier mercredi 30 avril dans au moins 147 articles de presse sur la crise alimentaire mondiale. La majorité de ces articles, malheureusement, présentaient aussi les bioénergies comme un des principaux facteurs de la crise. Et c’est très grave. Parce qu’à désigner pour coupable ce qui n’est qu’un facteur aggravant, on ne s’occupe pas du ou des vrais coupables! Il est plus facile en effet de dire que le prix de la tortilla qui explose au Mexique est dû à ce que les américains utilisent leur maïs pour faire du bioéthanol à grands coups de subventions, faisant que le prix du maïs explose sur le marché international… plutôt que de d’interroger le gouvernement mexicain sur ses propres investissements dans la culture du maïs depuis 10 ans. Si les agriculteurs mexicains ont cessé d’en cultiver – le prix du maïs il y a seulement 5 ans n’était pas assez attractif ! - pour faire des choses plus rentables, la faute n’est pas seulement aux américains. Et on pourrait multiplier les exemples.
La crise est d’abord et avant tout due à un déséquilibre entre l’offre et la demande. La demande grandit très vite, notamment parce que de nombreux pays du Sud passent à consommer plus et manger mieux, ce qui est très bien. Mais cela était très prévisible. Une croissance chinoise ou indienne à 10% ce n’est pas nouveau. Les stocks se sont cassés la figure depuis 2000, pas depuis hier. Et personne n’a rien fait. Les investissements publics dans l’agriculture, au Nord comme au Sud, ont vu leur croissance ralentir depuis 30 ans, voire diminuer dans certaines régions. C’était peut-être compréhensible chez nous qui produisons trop, trop mal et trop cher. Mais quid du Sud qui ne parvient pas (ou mal) à nourrir ses populations ?
Jetez un coup d’œil sur ces Suds, tout proches de nous. Une majorité d’agriculteurs ne parviennent même pas à produire 1 tonne à l’hectare pour une culture qui, quand elle existe chez nous, produit 5 tonnes, voire plus. Les imbéciles disent que ce sont les tropiques et la nonchalance, les gens ne travaillent pas assez, vous comprenez. Allez voir. Allez voir ces femmes qui se lèvent avant le soleil pour travailler dans leur champ et faire ensuite tous les travaux domestiques, s’occuper des enfants, et porter l’eau ou le bois qu’elles vont chercher loin de leur maison. Elles n’ont jamais vu un sac d’engrais – personne n’en vend près de chez elles et si c’était le cas ce serait infiniment trop cher pour elles. Si leur récolte est bonne est qu’elles peuvent en vendre une petite partie sur le marché, alors le marché est trop loin pour elles, et elles doivent en passer par des intermédiaires maquignons qui les paient trop peu pour que ce soit vraiment incitatif.
La grande priorité, c’est d’investir dans la modernisation, l’intensification de cette « agriculture paysanne » délaissée. Diminuer ce grand écart entre ce qu’une variété PEUT produire et ce qu’elle produit vraiment à la ferme, faute d’accès à l’irrigation, aux engrais, aux bonnes pratiques agricoles. Il faut aussi s’attaquer au problème des pertes APRES la récolte. J’ai moi-même rencontré des agricultrices qui me disaient avoir tout perdu, une année, à cause des insectes dans leurs greniers à grain. Il faut que les gouvernements investissent plus dans l’éducation, dans les infrastructures, dans les marchés, dans l’information. Les agriculteurs s’organisent, un peu partout, mais ces jeunes organisations ont besoin d’être aidées davantage qu’elles ne le sont aujourd’hui. IL FAUT QUE L’AGRICULTURE REDEVIENNE PARTOUT AU SUD LA PRIORITE.
Ensuite il faut réinvestir dans la recherche agricole. Demain, quand tous les agriculteurs auront pu adopter de meilleures variétés, mieux gérer les ressources comme l’eau ou la fertilité des sols, d’où viendront les augmentations de rendement encore nécessaires ? Si on n’arrive pas à nourrir 6,5 milliards d’habitants aujourd’hui, comment nourrirons-nous les 9 ou 10 milliards que tout le monde annonce pour 2040 ou 2050 ? Il faut réveiller les chercheurs qui rêvent, leur donner les moyens d’explorer, d’innover tous azimuts. Le monde a besoin de nouvelles idées, de technologies révolutionnaires, pas seulement dans la téléphonie portable ou l’aérospatiale. « Les » OGM ? Une anecdote ! Il faudra beaucoup, beaucoup plus pour faire face aux besoins. Et cela ne va pas tomber du ciel tout seul.
Il y a beaucoup de chercheurs, tout autour de notre planète, qui travaillent déjà pour un meilleur futur. Dans le domaine de la recherche agricole, comme dans d’autres domaines. Mais dans ce domaine spécifique, qui doit assurer finalement la nourriture de chacun des enfants de cette planète, il y a deux grands « pôles » mondiaux. L’un est ce GCRAI que j’évoquais en introduction, conglomérat de 15 centres internationaux de recherche agricole – j’ai le grand privilège de présider l’un d’entre eux – et l’autre… est le pôle agronomique de Montpellier. 2200 chercheurs et enseignants chercheurs, plus d’une centaine de labos, d’équipes qui travaillent sur des thèmes liés au développement d’une agriculture nouvelle, plus productive (en quantité comme en qualité), mais aussi en meilleur équilibre avec l’environnement. C’est le moment que ce pôle s’agite pour contribuer davantage au grand défi de l’alimentation mondiale et qu’il reçoive tout le soutien nécessaire. C’est le moment pour qu’on en parle davantage.
La crise alimentaire mondiale, c’est aujourd’hui. Et on fait quoi dans la recherche agricole à Montpellier ?
09:47 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Afrique, recherche, développement, crise alimentaire
mercredi, 30 avril 2008
interview "en español": les OGM sont-ils la solution à la crise alimentaire mondiale?
Ce midi, j'ai été appelé par une radio mexicaine pour donner, en direct, mon avis sur la crise alimentaire actuelle, ses causes, les remèdes possibles, et - pas de surprise - la dernière question du journaliste a été "pensez-vous que les OGM puissent être la solution?"
Je me fatigue un peu d'avoir à répondre à ce genre de question. D'abord cela m'exaspère que l'on parle "des" OGM. Dire "les OGM" c'est déjà démontrer qu'on ne connaît rien à la question. Il y a autant de différence entre le maïs de Monsanto qu'on a interdit à nos agriculteurs de planter cette année et certains OGM que concoctent certains labos publics (bien sûr non français) qu'entre un éléphant et une fraise des bois.
Et puis depuis plus de soixante ans maintenant, c'est la même histoire. Si vous savez qu'on peut faire un bon usage de l'énergie nucléaire comme on peut en faire un très mauvais usage, vous pouvez comprendre que c'est à peu près vrai de TOUTE technologie.
Alors ma réponse au journaliste mexicain a été: la solution est bien plus complexe que l'utilisation d'une simple technologie. On est en total déséquilibre entre l'offre et la demande en matière de céréales. Les pays du Sud ont beaucoup progressé, la croissance chez eux est plusieurs fois supérieure à la notre, et la consommation de leurs habitants a suivi. Les chinois et les indiens, en moyenne, consomment beaucoup plus aujourd'hui qu'il y a dix ans, et c'est vrai aussi pour les produits alimentaires, pas seulement pour la vente des téléphones portables. Comme on a négligé d'investir dans l'agriculture et la recherche agricole depuis 30 ans, il y a maintenant un décalage qu'on n'est pas près de rattraper. Au contraire, la crise va certainement s'aggraver au cours des prochaines années. Déjà l'Inde a annoncé une augmentation de 30% de son budget agricole, notamment pour remettre en état un système d'irrigation laissé à l'abandon depuis trop longtemps. Mais ce sont TOUS les pays du Sud qui devraient investir massivement, avec notre aide si nécessaire, et ils sont encore loin de le faire, voire d'y penser. A côté de cela, les OGM ne sont qu'une anecdote. On a besoin, d'abord, de combler l'écart entre ce qu'une variété améliorée traditionnelle (non OGM) peut produire sur les parcelles de la station de recherche et chez l'agriculteur. Cela peut être 4-5 tonnes dans le premier cas, et moins d'une tonne dans l'autre. Cela veut dire investir dans l'amélioration des pratiques agricoles comme par exemple la généralisation du semis direct, l'accès aux engrais verts, aux semences, etc. Mille et une choses sont nécessaires et possibles avant le recours aux OGM. Ce qui ne veut pas dire, surtout pas, qu'on ne va pas, d'ici quelques années, voir apparaître des OGM résistants à la sécheresse, ou à des maladies, des parasites qu'on ne sait pas combattre aujourd'hui, etc., et notamment et surtout des OGM de meilleur qualité nutritive qui amélioreront très sensiblement l'alimentation des populations les plus démunies. Technologiquement c'est possible. Bien sûr, ce n'est pas Monsanto qui va sortir ces variétés là. Mais elle viendront peut-être de recherches soutenues par Bill Gates. Et si cela permet d'éviter chaque année la cécité, le rachitisme, voire la mort de dizaines et de dizaines de milliers d'enfants, je ne ferai surement pas partie de ceux qui oseront encore crier haro sur les OGM !
22:00 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : OGM, agriculture, recherche, crise alimentaire
dimanche, 27 avril 2008
SCOOP: En 2009, Montpellier accueille tous les financiers de la recherche contre la faim
La Banque Mondiale, la Fondation Bill et Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, tous les gouvernements, du Japon au Canada en passant par la Grande-Bretagne, la Suisse ou la Chine, les organisations internationales, comme la FAO ou le Programme des Nations-Unies pour le Développement, bref tous ceux qui financent la recherche agricole pour le développement, la recherche contre la pauvreté et la faim, se réuniront au Corum de Montpellier du 7 au 10 décembre 2009 à l'occasion de la 9ème assemblée générale du GCRAI*, une assemblée organisée pour la première fois en Europe, et donc bien sûr pour la première fois en France.
La journée du mardi 8 sera consacrée à l'offre française et européenne de recherche pour le développement, et elle aura lieu à Montpellier SupAgro, sur le campus de La Gaillarde, avec des conférences, des tables-rondes et une rencontre avec les étudiants.
C'est Agropolis International qui coordonne l'organisation côté français, avec la participation de tous les établissements d'enseignement et de recherche concernés et avec le soutien des collectivités.
Toujours fortement médiatisée dans la presse internationale, cette réunion braquera pour quelques jours tous les projecteurs sur Montpellier, centre mondial des sciences vertes.
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*Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, qui finance les 15 centres internationaux de recherche agricole avec lesquels les chercheurs montpelliérains ont de nombreuses collaborations.
09:55 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, agriculture, pays du Sud, pauvreté, développement
La recherche contre la faim
Quand on commence à dire, nous autres chercheurs, que les pays pauvres, les agriculteurs pauvres et même, indirectement, les urbains pauvres, ont besoin de la recherche agricole pour sortir de leur pauvreté, la plupart de ceux qui écoutent pensent « balivernes, ce dont ils ont besoin, c’est de gouvernements qui travaillent, adoptent de bonne politiques de développement, contrôlent la corruption, construisent des routes, des écoles, etc. Tout ce dont les agriculteurs ont besoin, c’est de faire ce qui se fait partout : préparer le sol, mettre des fertilisants, de bonnes semences, irriguer, et récolter. S’ils ne ramassent que 6 à 800 kgs par hectare aujourd’hui au lieu de 10 tonnes chez nous, c’est parce qu’ils ne font rien comme il faut, etc. »
Ce que je trouve intéressant c’est que les mêmes personnes, qui osent dire que les recettes existent déjà et qu’il n’y a qu’à les appliquer – on ose parler de « transfert de technologie » même quand rien n’est vraiment directement transférable - critiquent ces mêmes recettes quand elles sont appliquées chez nous : « notre agriculture pollue les sols et les rivières, etc. Vous avez vu la récente étude sur les vins, qui montre que même les grands crus contiennent des résidus de pesticides en quantités astronomiques ? »
Oui, on a des solutions toutes faites, qui nous arrangent plus qu’elles n’aident ceux qui ont désespérément besoin de solutions adaptées à leurs conditions environnementales, sociales, économiques. On dit : « plantez plus de maïs, plus de blé, oubliez les menus de vos ancêtres et adoptez les nôtres, ils sont plus nutritifs, plus sains, etc. ». Alors aujourd’hui tout le monde mange du pain au Burkina Faso, fait d’une farine de blé importée à prix d’or. Et aucun pays africain n’est autosuffisant en céréales, tous importent, et les prix s’envolant on achète moins (on mange moins) ou on s’endette plus. Spirale infernale. Les pays du Nord, Europe et Etats-Unis en tête peuvent se frotter les mains : nos agriculteurs ont de beaux débouchés pour des denrées de plus en plus chères. Si les africains sont insolvables peu importe, c’est l’aide internationale qui paie ces produits agricoles « donnés » pour se retrouver ensuite sur les marchés africains. Au fait, est-ce que Bruxelles a arrêté de donner des subventions à tous les céréaliers européens qui vendent leur grain deux fois plus cher que l’an passé ? Le savez-vous ?
L’agriculteur (-trice) burkinabé(e) n’a que faire d’un maïs exigeant qui produit un peu s’il pleut et plus du tout si la pluie cesse de tomber pendant quelques jours. Ce qu’il (elle) veut, ce sont des variétés adaptées à un sol pauvre qu’il (elle) ne pourra amender qu’en cultivant des légumineuses – haricots ou légume-fourrage, plantes qui fixent l’azote de l’air - en mélange ou en rotation, ajoutant quelquefois s’il (elle) a un peu d’argent un bouchon de coca d’engrais, pas plus, au pied de chaque plante, en semant directement, sans labour, pour retenir l’humidité de la pluie plus longtemps et limiter le ruissellement. Ce qu’il (elle) veut se sont des plantes résistantes aux insectes, aux champignons, au virus, aux nématodes, toutes ces plaies qui s’attaquent aux racines, ou aux feuilles, ou aux fleurs, ou à l’épi avant et après la récolte. Mais rien de ce qu’on lui propose n’est vraiment adapté à ses besoins, à ses contraintes, parce que les variétés viennent d’ailleurs, pour un autre sol, pour une autre pluviométrie, pour un autre environnement parasitaire. Personne ne fait de la sélection près de chez lui (elle). Personne ne produit de semences adaptées près de chez lui (elle). Tout vient de loin. Quand cela vient. Alors on garde ce qu’on a, précieusement, et on le ressème, année après année, si on n’a pas été obligé de le manger à cause du désastre de la dernière récolte.
Le chercheur ne peut pas travailler dans le village de chaque paysan burkinabé. Il y a trop de villages et pas assez de chercheurs. Et à cela on ne peut rien changer. On peut former un peu plus de chercheurs, pour qu’ils fassent davantage de sélection participative avec les agriculteurs. Mais surtout, il faut former auprès des chercheurs tous ceux qui travaillent dans ces ONG qui s’intéressent au développement agricole, pour qu’ils sachent répéter dans chaque village ce qu’ils ont vu faire dans celui où le chercheur travaille. La sélection participative ce n’est pas nécessairement très compliqué, et cela permet de produire de nouvelles variétés plus étroitement adaptées aux besoins de chacun. Et si l’on apprend aux mêmes personnels des ONG à aider les agriculteurs à s’organiser, pour acheter ensemble et donc moins chers les engrais dont ils ont besoin, ou la machine qui transforme le grain en farine, ou le mini silo qui permet de conserver ces grains à l’abri des insectes et des rongeurs, ou pour développer la production semencière par eux-mêmes, ou pour aller au marché au moment où il faut pour tirer un bon prix du surplus de grains, ou les fruits, ou les tubercules que la famille ne mangera pas…
Le problème, c’est que ceux qui ont besoin d’aide, ce sont des personnes, des hommes, souvent des femmes, quelquefois des adolescents, alors que les gouvernements qui « aident » ne s’adressent pas aux personnes mais aux autres gouvernements, ceux qui sont incapables d’assurer l’auto-suffisance alimentaire de leurs populations.
Ceux qui ont besoin d’aide sont des personnes qui veulent s’en sortir par leur travail, pas par l’aide internationale. S’ils sont prêts à travailler, il leur manque très généralement la connaissance du possible et un petit coup de pouce – une assistance technique, un micro crédit, une variété adaptée, etc. Vous, moi, nous pouvons aider une association, une ONG, pour qu’elle aide Esther, Amadou ou Suzan. Le désert, finalement, n’est fait que de grains de sable accumulés.
09:38 Publié dans Actualités , Coup de coeur/Coup de griffe , Economie , Politique , Sciences et technologie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Afrique, recherche, développement, crise alimentaire

