24.05.2008
Hypocrite lecteur
Bien souvent, dans nos collèges de France, nous croisons le mal à l’état pur. Des garçonnets, à peine sortis de l’enfance, injurient, volent, frappent, violent, incendient. Comme on se plaît à le souligner, certaines n’ont pas conscience de la gravité de leur acte. Il y a mieux : ils n’ont parfois pas conscience d’avoir fait quelque chose de mal. En ce sens , ils sont le mal à l’état pur : sans remords, sans regret, sans conscience.
Il y a peu , un de mes élèves de 3e me demandait quel était mon poète préféré.
-Baudelaire , ai-je répondu
-Pourquoi est-ce qu’on n’étudie pas des textes de lui ?
La question était embarrassante.
-Car il faut une certaine maturité pour comprendre Baudelaire.
L’élève en question, qui a 17 ans , qui , d’ici peu, conduira, votera et peut-être travaillera, observa que les jeunes d’aujourd’hui en savent bien plus au même âge que ceux d’hier, que personne dans la classe ne serait choqué par la poésie de Baudelaire. Il ne comprenait pas. La poésie de Baudelaire ne peut toucher que ceux qui, dans le mal, ont encore conscience du mal, et qui trouvent dans le remords qui suit le péché une âpre mais nécessaire satisfaction supplémentaire. Sans cela, comment comprendre ces vers
Quand chez les débauchés, l’aube blanche et vermeille
Entre en société de l’Idéal rongeur,
Par l’opération d’un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille. ?
Ou celui-ci qui, à 15 ans, avait ouvert des abîmes devant moi
C'est le diable qui tient les fils qui nous remuent ! ?
Certains de mes élèves, sans la moindre pudeur, confessent des actes qui devraient faire rougir. Je les plains. Que le plaisir doit être triste s’il n’est pas suivi par le repentir !Dans ces conditions, il ne doit même plus être possible d’éprouver du plaisir ou d’entrevoir ce qu’est l’érotisme.
Voici une scène tirée de mon enfance. Je devais avoir 5 ans et , indiscipliné, je ne fréquentais pas encore l’école. J’étais en proie à une « grosse colère » enfantine dont j’ai oublié la cause. Je me revois encore, dans le jardin de mon grand-père, face à une espèce de bassin où nageaient des poissons. Enragé, décidé à faire le mal pour le mal, je lançai pendant plusieurs minutes des poignets de gravier sur les poissons du bassin. Bientôt, le tumulte apaisé, je pus contempler le massacre : les poissons, leur ventre blanc en l’air, flottaient à la surface. J’éprouvai alors un sentiment de culpabilité assez semblable à celui du roi qui contemple sa cité frappée par le désastre. Un instant même, je fus roi et d’un bassin trouble où flottaient des cadavres monta la lumière de la révélation.
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20.05.2008
pages tirées d'un projet de roman d'éducation
Il avait eu une expérience, un jour, avec Edith. Il connaissait cette fille depuis longtemps. Depuis la 6e en fait. Déjà, à l’époque, elle était amoureuse de lui. Des filles de la classe s’étaient joué d’elle en prétendant organiser un rendez-vous. Ces jours-là, il n’avait rien compris à l’atmosphère de la classe. Elles s’amusaient à colporter des échanges fictifs entre elle et lui. Pour la première fois , il avait éprouvé un sentiment d’absurdité, dû sans doute en grande partie à l’emploi du mot phallocrate, alors tombé en désuétude. Il avait eu un peu honte même, car Edith était franchement laide.
Ils avaient souvent été dans les mêmes classes, presque toujours en fait. Edith, en plus d’être laide, était très immature. Pour un rien, elle pouffait. Elle entrait dans les détails de sa vie organique avec une impudeur enfantine. Elle était un peu folle, obsédé par le japon et les mangas, dessinant beaucoup et s’absorbant dans les anime. Jean et elle avaient connu les débuts de la vague manga, époque club Dorothée. Des magasins avaient ouvert , on avait édité des titres . C’était au milieu des années 90. Il avait acheté pas mal de titres en traduction ou en import, des vidéos aussi, très chères. Rares alors étaient ceux qui s’intéressaient au manga. Ça n’avait pas vraiment pris à l’époque. Il avait fallu attendre un peu. A présent, c’est une lecture courante. On croise beaucoup d’adolescent au rayon manga. Souvent, ils en ont dans leur sac d’école et le lisent quand ils ont le temps. C’était leur seul point commun. En somme, elle et lui, bien avant que le mot soit connu en France , étaient des otaku. Il avait perdu de vue Edith après le bac.
Il était depuis quelque temps à la fac quand elle entra en contact avec lui. Il ne savait plus vraiment si un mot avait précédé sa visite. En tout cas, un jour, vers midi, elle l’attendait à la sortie. Il la suivit chez elle. Il se doutait de ce qui allait se passer. Ça ne manqua pas . Elle tenta de se faire comprendre à mots couverts. Vicieux, il la força à avouer carrément. Elle se sentait encore enfant. Elle voulait être adulte. Il dit qu’il allait y réfléchir. Pour se donner une contenance, pendant toute la conversation, il avait bu verre d’eau sur verre d’eau. Il alla aux toilettes. Il y avait une légère trace de merde. ça n’augurait rien de bon. Les choses allèrent un peu plus vite. Il joua un peu avec elle. Ils s’embrassèrent. Il découvrit ses seins et dut feindre de s’extasier. Ils étaient assez laids , affaissées , avec des poils. Naturels comme elle le dit elle-même. Il les embrassa, les lécha, les titilla, les mâchonna. Rien n’y fit, les tétons ne se dressaient pas. Tout cela lui sembla stupide. Il mâchait un bout de viande , c’est tout. Il glissa une main dans sa culotte. Elle eut un peu peur , lui aussi. Elle craignait qu’ils aillent trop loin, lui n’en avait pas envie. Elle lui demanda s’il bandait, il lui répondit oui pour lui faire plaisir mais il mentait.
Il rentra chez lui. Ils s’embrassèrent à la porte et il lui pelota les fesses. Elle se proposait de l’accompagner. Il déclina l’invitation. Il avait trop peur d’être aperçu avec elle. Il partit , but une bière dans un bar près de chez lui. Et ce fut tout.
Il la revit une fois peut-être puis elle rompit. Il faut dire qu’il lui avait exposé ses fantasmes. Elle, comme beaucoup de femme, voulait avant tout de la tendresse. Peut-être avait-elle eu peur ? L’année suivante, elle tenta à nouveau de rentrer en contact avec lui. Il ne répondit pas. Peut-être aurait-il dû. Il songeait avec regret à cette après-midi-là. Il aurait dû la pénétrer. C’aurait été déjà ça de pris. D’ailleurs, quelques années plus tard, il chercha vainement sa trace sur internet. Sans succès. Il faut dire qu’elle avait un nom compliqué. Et il se voyait pas appeler chez les gens pour demander s’ils n’étaient pas parents. Bref, une bonne leçon .
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18.05.2008
Suppôts et supplications
L’enseignement est un acte de foi. Un sacerdoce nous dit-on. Le mot est galvaudé mais il convient. En effet, comme le Christ tout entier est présent dans l’eucharistie, il faut que Molière, Baudelaire ou Hugo soient présents à chaque heure de chaque jour de l’année , il faut qu’ils descendent de leur piédestal pour venir s’installer dans la classe. Tâche difficile et certains jours au-dessus de nos forces. De la même manière que la vieille liturgie se fait parole efficace dans la bouche du croyant, il faut que la parole des grands morts soit à nouveau vive pour toucher le vif, qu’elle ressuscite. Tout cela demande de la foi. Et sans foi les mots de l’auteur restent lettres mortes. Enfin, il y a quelque chose là de la conversion : car il faut que cette parole ancienne, parfois millénaire, si lointaine et si étrange puisse toucher, puis gagner l’élève.
Au temps des héritiers on prêchait des converties. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et chaque professeur est en terre de mission. Car enfin, il y a, dans les classes, quelque chose de diabolique. Un esprit qui toujours nie. Un esprit qui nie la beauté du texte, son intérêt, son importance. De la même manière que le diable contrefait l’œuvre de Dieu, l’inverse pour la bafouer, le professeur est en butte à des contrefaçons de langage, des ersatz de raisonnement, des restes d’orthographe qui chancellent avant de s’écrouler, morts. Et comme Satan renverse les rites divins, ici la promotion est à l’ignorance. Le cancre est élevé et l’on se moque du savoir. Et comme Satan rit de l’œuvre de Dieu, les âmes qui hantent ces lieux rient des grands auteurs et des grands textes. L’esprit qui nie, du fond de l’abîme, rugit et se moque de la lettre . Alors, à ceux qui franchiront les portes d’un Collège : toi qui entre ici, abandonne toute espérance.
« Au moins les martyres avaient-elles la consolation croire au Paradis. Pas les profs. Les profs sont là pour se faire enculer par les ânes, sous les huées de la foule. Tout le système a pour seule fonction de profaner le savoir. » P. Jourde.
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