28.01.2008
Angoulême 2008 de A à Z
Angoulême consacre le duo Dupuy-Berberian
Une première dans l'histoire du Festival d'Angoulême. Le Grand Prix du Festival qui récompense un auteur pour l'ensemble de sa carrière a été attribué à Dupuy-Berberian, nom de plume d'un duo formé par Philippe Dupuy et Charles Berberian. Le jury composé par les anciens Grands Prix a innové avec intelligence et conviction en reconnaissant la force de cette forme atypique de création artistique.
Quand ils se décident au début des années quatre-vingt à associer leurs envies de BD et leurs talents, Dupuy et Berberian ne savent pas encore qu'ils vont créer une forme de collaboration exceptionnelle dans le domaine du 9e art qui, en prime, fonctionnera sans jamais se départir de son authenticité. Ils vont donc travailler à quatre mains aussi bien sur le scénario de leurs albums que sur le dessin sans qu'on n'arrive jamais vraiment à différencier la plume de l'un ou de l'autre. Après des débuts chez Fluide Glacial avec entre autres Le Journal d'Henriette qui ne renie pas le style d'Yves Chaland, Philippe Dupuy et Charles Berberian lanceront en 1990 celui qui allait devenir non seulement un héros de série mais aussi celui de toute une génération qui pouvait parfaitement s'y identifier. Au début aux Humanos puis chez Dupuis, Monsieur Jean, car c'est de lui que l'on parle, va donc vivre une vie mouvementée, débuts dans la vie professionnelle, amours et enfants, Félix le meilleur ami collant, la totale au fil de sept albums dont le dernier, Un certain équilibre est sorti en 2005. Le tome IV de Monsieur Jean, Vivons heureux sans en avoir l'air, recevra déjà en 1999 le prix du meilleur album à Angoulême.
Monsieur Jean vit au rythme de la propre vie de ses auteurs avec humour et tendresse ou coups durs. Leur dessin est clair, vif, ironique, éclairé. En parallèle à Monsieur Jean, Dupuy-Berberian ont signé des carnets de voyage, un superbe Trenet illustré et ont publié la semaine dernière (lire Midi Libre du jeudi 24 janvier et la note dans Ligneclaire) Un peu avant la fortune, un album en collaboration avec Jean-Claude Denis au scénario. Cette consécration méritée arrive à point nommé pour ces deux auteurs chaleureux.
Après Jose Muñoz, le duo assurera la présidence de l'édition 2009 du festival.
Photo ci-contre :Jose Muñoz entouré de Charles Berberian (à g.) et Philippe Dupuy. Photo AFP
Angoulême, capitale d'un empire en expansion
Le 35e Festival d'Angoulême ouvre ses portes jusqu'à dimanche sous la présidence du dessinateur argentin José Munoz.
Revenu en plein centre ville, après une brève mais difficile relégation en banlieue, le festival le plus incontournable de l'empire BD va surfer sur des chiffres de vente d'albums pour 2007 encore à la hausse. La BD représente aujourd'hui près de 7 % du marché de l'Edition.
On va donc se féliciter à Angoulême. 4 313 BD ont été publiées cette année, une progression de 4,4 % (1) et les éditeurs sont eux aussi de plus en plus nombreux. D'où une évidente bonne santé. La BD s'est offert en prime le luxe d'adapter de nombreux "classiques" de la littérature.
Alors qu'en est-il de cette surproduction, épouvantail dont on nous rabâche qu'elle sera la mort du 9e art ? Elle existe, obligeant les libraires spécialisés à des tours de passe-passe pour arriver à mettre en valeur ces albums qui s'empilent sur leurs étagères. Reste qu'au total cette industrie profite quand même à la plupart des acteurs du marché. On ne publie pas par plaisir. Marketing et productivité font désormais partie du monde des bulles. On optimise à fond. Et les gros tirages tirent derrière eux les plus faibles en leur permettant d'exister.
En tête des ventes la cavalerie lourde avec 400 000 exemplaires pour le premier tirage. On retrouve XIII de Van Hamme et Vance, Largo Winch, Van Hamme encore et Francq, Le Petit Spirou, Astérix et ses amis. Thorghal de Rosinski ou le dernier Bilal, Quatre ? arrivent juste derrière. Mais ne pas oublier les mangas qui représentent en 2007 près de 1 500 titres parmi les 4 313 publiés. Le manga a son public et tous les éditeurs francophones développent leurs propres collections.
Quelle seront, parmi la sélection, les albums primés samedi soir pour cette 35e édition ? Côté meilleur album il sera choisi parmi une sélection de 50 titres. Hétéroclite, de Tardi à Chis Ware, Isabelle Pralong, Joe Matt, Blain, David B. ou Pedrosa, cette sélection a vu large, comme si on avait voulu faire plaisir à tout le monde. Il y en a pour tous les goûts avec un brin d'élitisme. Sauf qu'une fois encore les poids lourds sont de la revue même si La Version Irlandaise, un XIII signé Giraud y figure. Côté prix du patrimoine on se réjouira de la présence d'une intégrale des Spirou de Franquin.
La BD va bien, merci. Le grand écran avec Persépolis la consacre aussi. Sfar va prendre la suite avec Le Chat du Rabbin. Attention quand même à ne pas attraper trop vite la grosse tête.
(1) Chiffres fournis par Gilles Rattier, ACBD.
Allez, on va le dire. Les deux albums dont je traite ci-dessous, Kiki de Montparnasse et Trois Ombres étaient mes favoris. J'avais raison. Ils ont été primés puisqu'ils sont dans les cinq indispensables ce qui n'est que justice. Je dirais même qu'après avoir rencontré la dessinatrice Catel et compris son investissement et sa passion pour son personnage (on le ressent tout au long du roman) j'aurais même voulu que Kiki soit en tête du palmarès.
Idem pour Trois Ombres de Pedrosa. Il dégage en rencontre une telle sincérité, une telle pudeur ... et tant de talent qu'il colle totalement à son bouquin. L'histoire est superbe, soutenue, douce et pudique. Un vrai bonheur. Enfin c'est vrai que Là où vont nos pères est une réussite mais côté coeur il y avait Kiki à l'ombre de Pedrosa.
Kiki, la muse de Man Ray, était une femme modèle
Elle s'appelait Alice Prin. Personne ne se souvient d'elle sous son vrai nom. Mais quand on parle de Kiki de Montparnasse, alors défilent le visage et le corps de l'égérie des surréalistes, de Man Ray à Cocteau, Picasso, Modigliani ou Fujita.
Une femme hors du commun, petite provinciale "montée" contrainte et forcée à Paris, Alice deviendra par hasard Kiki. Elle posera pour les plus grands, aurait pu être elle aussi une artiste reconnue mais elle brûlera sa vie en l'espace d'un éclair.
En choisissant d'en écrire sous forme de roman graphique la biographie, Catel et Bocquet ont signé un pur chef-d'oeuvre. « Nous avions avec Bocquet l'envie d'écrire ensemble. Le personnage de Kiki s'est imposé à nous à travers ses mémoires » complète Catel. « Dans les années trente un Américain qui venait à Paris allait voir la Tour Eiffel et Kiki à Montparnasse ».
Star people avant la lettre Kiki était une touche à tout « qui n'allait jamais au bout mais ne s'est jamais laissé faire ». La dessinatrice Catel a pour Kiki une tendresse qu'elle a su faire partager au fil des 400 pages de cette biographie chronologique (Casterman) qui a bien mérité de figurer ce au palmarès du festival.
« C'est un modèle de femme libre et émancipée et, à son époque, on ne le lui a pas pardonné. J'ai voulu être très juste dans la transcription de sa vie et cela nous a pris trois ans pour la réaliser avec des repérages, une documentation précise pour être totalement crédible » poursuit Catel. Kiki aurait pu faire carrière, actrice, peintre ou chanteuse comme Piaf. Elle restera une muse immortelle.
La pudeur et l'émotion de Pedrosa
Il a traité le thème le plus difficile, délicat qui soit, perdre son enfant. Avec Trois Ombres (Delcourt) Cyril Pedrosa fait vivre le drame d'amis proches dont le petit garçon a disparu brusquement. « Très touché j'ai écris peu à peu et c'est Lewis Trondheim que je ne connaissais pas vraiment à qui j'ai demandé d'être mon conseiller. Son regard a été implacable ». Pedrosa avec son aide a fait sauter des blocages et signé la quête d'un père qui refuse que son enfant puisse mourir. Il va l'enlever avec l'accord de sa mère pour tenter d'éviter l'inéluctable. Un conte qui évite l'écueil du pur réalisme mais juste et sincère, pudique, émouvant aux larmes.Il y a une pointe d'humour dans ces ombres qui sont aussi un hymne à la vie. Le burlesque comme dit Pedrosa « désamorce une situation qui ne doit pas violenter mon lecteur ». Père et fils vont vivre des aventures qui les mèneront de plus en plus loin jusqu'au bout. La force dérisoire du père ne pourra rien y faire. Au fil des 200 pages on vit aux côtés de ces personnages auxquels Pedrosa en noir et banc a donné un relief, une vie incroyable.
Pedrosa a voulu contre vents et marées écrire ce livre. Il a bien fait. Trois ombres quoiqu'il advienne ce soir à la proclamation du palmarès est incontournable.
15:00 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.06.2007
Coups de coeur
Chez les Mohawks
C'est un récit de voyage. En 1634, Van den Bogaert, avec deux amis, part explorer le nord des Etats-Unis au départ de la presqu'île de Manhattan. Leur but : avoir le monopole de la fourrure. C'est leur périple à travers des étendues sauvages et glacées que le dessinateur George O'Conor a mis en images avec un souffle et une précision superbe. On se laisse emmener vers les tribus indiennes traquer le castor ou négocier dans les longues huttes. Historiquement parfaites, dessinée avec réalisme, ces aventures authentiques qui déjà montrent la fin d'une civilisation se dévorent sans pause. "Voyage en pays Mohawk", Dargaud, 15 €
Condamné à mort
En adaptant le roman de Victor Hugo, Stanislas Gros qui en a assuré aussi bien scénario et dessin, fait une entrée remarquée. Pour son premier album, il prenait le risque non seulement de traiter un sujet difficile (les dernières heures d'un homme qui va être guillotiné) mais aussi un plaidoyer précoce contre la peine de mort. On suit donc cet homme de l'annonce du verdict à sa montée à l'échafaud. Gros sait mener en parallèle la description du quotidien et de façon décalée ses pensées ou décrire sa situation ambiguë face à ses gardiens. On ne peut qu'être saisi par cet accès au texte de Hugo."Le Dernier jour d'un condamné", Delcourt, 9,80€
17:59 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
24.05.2007
Coups de coeur
Sept psychopathes
Cassio et Rome
Les débuts d'une série qui associe Reculé et Desberg à travers le destin perturbé d'un jeune romain, Cassio, tombé sous les coups de quatre assassins. On est en 145 après le Christ et Cassio, flanqué de ses amis dont Livion le sénateur, sont de tous les mauvais coups. Jusqu'au jour où par dépit Cassio est assassiné. Quand de nos jours la belle archéologue Grazzi retrouve sa tombe elle a la preuve que Cassio a survécu et a pu semble-t-il punir ses meurtriers. Mais comment a-t-il fait ? Un mélange subtil de fantastique et d'intrigues diverses avec un très beau dessin de Reculé. Ce premier tome promet. Cassio, Le Lombard, 9,50 €.
14:04 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.05.2007
Nic Oumouk à la ferme
A force de faire le pitre et de se prendre pour un dangereux révolutionnaire, un casseur de banlieue et un vrai bouffon, Nic Oumouk a gagné le gros lot. Il est puni par la société à qui il commence à casser sérieusement le moral à défaut d’autre chose. Bien fait. A lui les travaux d’intérêts généraux dans un bled pourri de la France profonde. Dans La France a peur de Nic Oumouk Manu Larcenet amène donc son jeune héros à la ferme tendance Retour à la terre assaisonné d’un zeste de Combat ordinaire. Et on rigole ferme.
Il a un bon fond le Nic même si il ne le sait pas. Il sème la panique partout où il passe sans le faire vraiment exprès. Un anormal du comportement, un perturbé du destin, Nic débarque chez les ploucs et la fantasia peut commencer. Avec son air de ne pas y toucher Nic devient garçon de ferme chez Monsieur André, un vrai, un pur, une synthèse du Bové moyen qui vous fabrique des kebabs bios au goujon de la Durance. C ’est un mutilé du cervelet le Monsieur André avec des poules agressives, un potager que Nic va transformer en terrain vague vite fait mal fait. Nic aura aussi ses premiers émois campagnards avec une jeunette mais il y aura dérapage.
Pas sa faute cette fois à la terreur. Le racisme peut aussi être champêtre. Il serait bien redevenu un petit garçon à part entière. Mais comme il a un côté évangélisateur le Nic Oumouke et que son Larcenet de créateur lui pourrit la vie il va pas prêcher dans le désert. Il va laisser des traces dans l’inconscient campagnard. Les paysans grâce à lui vont entamer leur révolution, découvrir un complot à l’échelle mondiale et prendre le pouvoir. La France a peur de Nic Oumouk. Bien fait pour elle mais il est craquant le bougre. Drôle, des dialogues savoureux, Larcenet sait y faire. ( La France a peur de Nic Oumouk, Manu Larcenet, Dargaud, 12,90 €)
14:45 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Luuna côté pile ou face
On a eu tort de trouver à ses débuts des petits airs de Pocahontas à la belle Luuna. Certes Keramidas son dessinateur sortait des studios Disney mais la comparaison s’arrêtait la. Keramidas, dont Luuna était la première expérience en BD, a pris ses marques au fil des albums. La jeune indienne aventurière et maudite, prise au piège entre ses deux totems, côté pile un loup blanc gentil et côté face un loup noir qui la transforme en furie, a grandi et bien. On pouvait aussi faire confiance à Crisse au scénario pour apporter tous les ingrédients nécessaires au bon fonctionnement de l’intrigue : une jolie fille, une bonne dose de fantastique dans le style légendes et coutumes, des personnages secondaires soit rigolos, soit sur lesquels Luuna pouvait se reposer. Et en prime un story-board déjà assez élaboré dans le découpage de l’histoire.
On en est à ce jour au tome 5, Le Cercle des Miroirs, qui vient conclure un cycle riche mais qui a eu à subir des hauts et des bas, des intrigues parfois en dents de scie. La quête de Luuna pour retrouver sa bonté naturelle touche à sa fin. Crisse l’embarque donc dans une rencontre avec des aztèques qui lui reconnaisse un statut de princesse. Elle ne laisse pas indifférent un beau brun du coin. Il va l’accompagner dans un monde magique où Luuna sous l’emprise de son méchant totem disjoncte un brin mais finira par faire un sort à son moi négatif. Ce qui va relancer le débat pour la douce enfant qui se demande quand même si elle a bien fait pour la suite.
Ce tome 5 est nettement plus nerveux, concis et efficace. Le dessin est parfait. Il ouvre de nouveaux horizons à Luuna même si Keramidas très occupé par son Donjon Monster avec Trondheim – les premières planches sont étonnantes – attendra un peu avant de relancer le second cycle. Reste que Luuna est une héroïne très attachante que l’on reverra avec joie. (Luuna, Keramidas et Crisse, Soleil, 12 €).
14:42 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.12.2006
Loisel, une œuvre et un homme
On le suit de l’enfance au Grand Prix d’Angoulême, une anecdote voire une parenthèse. En fait c’est l’auteur qui intéresse. Il a voulu Peter Pan, il l’a eu. A moins que ce ne soit le contraire. On en bavé avec lui. L’accouchement des deux derniers tomes a été difficile. On apprécie sa sincérité et la lettre à son père. Loisel c’est le talent et le cœur.
Chaque tome de Peter Pan est passé au crible. Christelle sait mener le bonhomme. Mine de rien elle change d’aiguillage, le ramène, le canalise. Qui a interviewé Loisel sait que ce n’est pas parfois simple. Il sait causer dans le poste et en plus il aime même si il dit le contraire.
Donc Dans l’ombre de Peter Pan c’est une sorte d’hommage, de témoignage surtout, très vivant et bien illustré. Des fées Clochette signées par les plus grands.
Et puis il y a un autre face à face, celui de Régis Loisel avec Gibrat. Deux monuments de la même génération, vous savez, ces auteurs que l’on qualifie et c’est bien de grand public. Pourquoi ? Mais simplement parce qu’ils ont du talent contrairement à d’aucuns qui la ramènent et qu’ils nous font rêver, qu’ils nous donnent un plaisir que nous aurions bien tort de bouder (Vents d’Ouest, 39, €).
18:01 Publié dans Coup de coeur/Coup de griffe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



