03.05.2008
Sisi, mon fils idolâtré
IV
Le journal du 9 mai 1918 disait: “Guerre Européenne: Grand déluge de feu sur le ruisseau Luce et sur la côte occidentale du Havre. Sur le champ de bataille des Flandres et sur les bords de la Lys l’activité de l’artillerie a augmenté”. Le journal du 9 mai disait aussi: “Londres: Un télégramme du gouvernement russe an-nonce qu’un armistice entre la Russie, l’Ukraine et l’Allemagne sur le front de Kurak a été signé samedi. Le télégramme est signé Lé-nine”. En deuxième page le journal du 9 mai 1918 disait: “ Théâtre Breton: à quatre heures, Le revenant de Damas; à sept heures et demi, La veuve joyeuse”. “Cinéma Montoya: à quatre heures et sept heures, Anna Karénine”. “Cinéma Olaso: chroniques cinéma-tographiques”. En dernière page, deuxième colonne, le journal di-sait: “Madrid. A sept heures et demi hier après-midi le bureau de l’assemblée s’est rendu au Palais pour soumettre à l’approbation du roi la loi d’amnistie. Le comte de Romanones y a assisté aussi”. Dans la page précédente le journal du 9 mai 1918 disait: “La cons-tipation est la cause de graves maladies. Combattez la constipation habituelle en utilisant la Coprobalina. Ce n’est pas une purge. Ce n’est pas un laxatif. Elle n’irrite pas. Elle n’indispose pas. (Tolérée par les enfants et les personnes âgées)”.
L’annonceur de la Coprobalina aurait renoncé à insérer sa réclame un jour comme le 9 mai 1918, s’il avait été informé de la publication de l’annonce des pilules De Witt, dans la même page et à la même date. L’annonce des pilules De Witt, éclipsait, par sa taille et ses caractères d’impression, les reste des informations pu-blicitaires que le journal fournissait le 9 mai 1918. L’annonce des pilules De Witt, disait sur trois colonnes et avec une manchette en gros caractères:
TRIOMPHE SENSATIONNEL DE DE WITT:
UN HOMME DE 76 ANS GUERI DE CALCULS A LA VESICULE
“Ce n’est pas une exagération, mais la juste et véritable dé-claration d’un vieil homme de 76 ans, qui a été guéri de calculs à la vésicule sans opération, alors qu’il avait perdu tout espoir. Quel-ques six ans auparavant ce vieux gentleman anglais - son nom est J. C. Watts - est tombé malade, souffrant de douleurs très aiguës aux reins et d’une douleur intérieure ardente. Il souffrait beaucoup de faiblesse urinaire. Il tomba malade et la douleur se faisait si aiguë qu’il ne pouvait se plier ni même bouger au lit. Des mois durant il essaya toute sorte de ce qu’on appelle remèdes, y compris “Mélan-ges pour les Reins” et “Pilules pour la douleur des reins”, mais ne rencontrait aucun soulagement. Il se trouvait invariablement plus mal...
“Jusqu’à ce qu’un jour on l’informa des merveilleuses gué-risons obtenues par les pilules De Witt pour les reins et la vésicule et alla au magasin des messieurs Boots, à la Caledonian Road, Londres ( les plus importants droguistes du monde) et acheta une boîte des petites pilules. Avant d’avoir fini la deuxième boîte il expulsa de la vésicule deux cailloux assez gros, d’un aspect énorme, ainsi que quelques petits, tous couverts de cristaux aux angles grossiers. Cela est arrivé le 30 novembre 1913, à six heures du matin. Aujourd’hui, en mai 1918, Mr. J.C. Watts continue en bonne santé. N’hésitez pas:
PILULES DE DE WITT POUR LES REINS ET LA VESICULE!
L’appel était illustré par une photo du placide visage de Mr. J.C. Watts, encadrée par quelques luxuriantes pastilles qui paraissaient aussi avoir été fortifiées par les pilules. (...)
Miguel Delibes
Sisí, mon fils idolâtré, nous raconte la vie de Cecilio Rubes, un fabricant de baignoires quadragénaire, superficiel et égoïste. Il n’a pas d’amis, n’aime pas réellement sa femme et ne se rappelle de Dieu que dans les pires moments. Au moment d’éduquer son fils, il ne sera guidé que par le désir qu’il “soit heureux”. Peu lui importe qu’il fréquente les bas fonds ni qu’il délaisse ses études. Et la dis-cipline avec laquelle les Sendín - prototype de la classe moyenne conservatrice et contrepoint de la propre famille de Cecilio - éduquent leurs fils, lui parait comique et superflue. Mais sa négligeance recevra son châtiment en révélant l’immense absurdité de sa vie. Authentique satire morale, le roman réunit toutes les qualités narratives de Delibes: sa justesse dans le traitement des personnages; son langage riche et précis; sa maîtrise pour recréer des situations et des évènements de la vie espagnole; l’ampleur de ses registre et leur intensité. Considéré comme un des meilleurs romans de Miguel Delibes, Mi idolatrado hijo Sisí a été porté au cinéma sous le titre : Retrato de familia, portrait de famille.
Miguel Delibes est né à Valladolid en 1920. Il a obtenu le prix Nadal en 1947 avec La sombra del cíprés es alargada.
En France, son principal éditeur est VERDIER
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26.04.2008
Sisi, mon fils idolâtré
(...) Elle s’accrocha au cou de Cecilio et Cecilio sentit dans la peau toute l’impatience et la douleur de sa femme. Il patienta. “C’est peut-être la fin”, se dit-il.
– Agrochez-vous aux serviettes, ordonna Rouge.
– Oh! Je ne veux pas, sanglota Adela. Est-ce que vous ne m’écoutez pas? Je ne veux pas!
Ça ne fait rien, dit Tomás.
– Bon, poursuivit Rouge, réprimant sa colère. Voulez-vous me dirre ce que je dois fairre maintenant?
– Se dépêcher. La chose est prête, dit Tomás.
La figure d’Adela se déformait. Elle hurla:
– Jure-moi que nous n’aurons pas d’autres enfants, Cecilio! Jure-le-moi!
– Je te le promets, chérie, dit Rubes sombrement.
– Je ne veux plus d’enfants! Tu m’entends? Plus d’enfants du tout!
Elle sentait un volume inhabituel entre les jambes, quelque chose de monstrueux qui la partageait et qui malgré sa taille glissait sans cesse. L’haleine d’Adela sentait mauvais. Elle pussa un cri: “Oh, mon Dieu, mon Dieu!”, se dit Cecilio. C’était la première fois qu’il se rappelait de Dieu depuis la mort de son père. Il estimait, quand il pensait à cela, que ce serait égoïste de sa pârt d’embêter Dieu avec des pétitions quand il avait de tout et qu’il y en avait beaucoup qui n’avaient rien. C’était mieux ainsi, car Dieu devait déjà être très occupé tous les jours. Il pensa de nouveau: “Le cha-meau par le chas d’une aiguille”, et il frissonna. Les mains d’Adela lui écorchaient le cou dans un effort excessif, définitif. Il entendit comme dans un rêve la voix voilée de la femme blonde:
– Un garçon! Comme il est beau!
Ensuite il entendit brailler quelque chose qui ressemblait à un chat en chaleur. Adela riait comme une folle. Tout à coup elle était devenue pâle et froide, mais elle ressentait sur ses menbres un im-mense relâchement. “Ca y est, ça y est. C’est passé et je ne suis pas morte”, pensa-t-elle, et cette pensée la faisait rire aux éclats. Elle était encore toute remuée mais ça n’avait plus d’importance.
Elle demanda:
– Comment est l’enfant?
– Il est blond aux yeux bleus, répondit la sage-femme.
Elle sentit que Cecilio l’embrassait sur le front et ferma les yeux inondée d’un bonheur proche et chaud. Ensuite on la couvrit avec beaucoup de couvertures, mais elle sentait leur poids et non leur chaleur. Elle grelottait. Plus tard une invincible somnolence lui monta jusqu’aux yeux. Un immense désir ardent de dormir la ga-gnait. Elle entendit la voix de Cecilio un peu voilée par l’émotion: “N’est-ce pas que c’est un petit bébé très beau celui-ci? Bien. Je vous présente Cecilio Alejandro Nicolás Rubes”. Adela pensait: “Cecilio par son père, Alejandro, par son bisaïeul; Nocolás, par le tsar”... C’était comme si elle comptait jusqu’à cent; quelque chose de calme et de rythmique qui lui obscurcissait la raison et l’endormait. Ca ne lui faisait rien maintenant que son fils s’appelle Alejandro. Elle entendit la voix de Mercedes et de Cristina. Elle sourit et ouvrit les yeux quand elles s’approchèrent. “Allons, je ne suis plus seule, pensa-t-elle. J’ai un fils précieux.” (...)
Miguel Délibes
Traduit par José Maria Fernandez
Sisí, mon fils idolâtré, nous raconte la vie de Cecilio Rubes, un fabricant de baignoires quadragénaire, superficiel et égoïste. Il n’a pas d’amis, n’aime pas réellement sa femme et ne se rappelle de Dieu que dans les pires moments. Au moment d’éduquer son fils, il ne sera guidé que par le désir qu’il “soit heureux”. Peu lui importe qu’il fréquente les bas fonds ni qu’il délaisse ses études. Et la discipline avec laquelle les Sendín - prototype de la classe moyenne conservatrice et contrepoint de la propre famille de Cecilio - éduquent leurs fils, lui parait comique et superflue. Mais sa négligeance recevra son châtiment en révélant l’immense absurdité de sa vie. Authentique satire morale, le roman réunit toutes les qualités narratives de Delibes: sa justesse dans le traitement des personnages; son langage riche et précis; sa maîtrise pour recréer des situations et des évènements de la vie espagnole; l’ampleur de ses registre et leur intensité. Considéré comme un des meilleurs romans de Miguel Delibes, Mi idolatrado hijo Sisí a été porté au cinéma sous le titre : Retrato de familia, portrait de famille.
Miguel Delibes est né à Valladolid en 1920. Il a obtenu le prix Nadal en 1947 avec La sombra del cíprés es alargada. On peut se procurer l'essentiel de son oeuvre publiée en France aux Editions VERDIER
15:14 Publié dans Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
12.04.2008
Sisí, mon fils idolâtré
(...) Le visage d’Adela reflétait par moments l’intensité croissante de la douleur. Cecilio Rubes trouvait étrange et comme lointain et vide le regard de sa femme. Il pensa: “Serait-ce vrai qu’elle va mourir?” Il sentit qu’il perdait le contrôle de ses nerfs, se leva et dit:
– Bien! Il faudra intervenir, n’est-ce pas? On ne peut pas regar-der comme elle meurt les bras croisés.
– Rouge ne lui répondit pas; Il se contenta de faire la moue. Le sourire de Tomás l’apaisa. “ C’est que ce doit être comme ça”, se dit-il.
– Adela se mit en travers du lit. La femme blonde se débattit avec elle un moment pour l’installer comme il faut. Tomás dit:
– Laissez-la.
– Ce n’est pas une postourre académique, collègue, dit Rouge.
– C’est pareil.
Rouge sourit, nonchalant, sortit de la poche un papier à cigarette et le passa méticuleusement sur les verres de ses lunettes à montures en or.
– Allons! Vous êtes aussi de ceux qui croient en l’efficacité de la postourre anglaise?
– Absolument.
Adela cria:
– Bon, je sais ce qui se passe! je suis vieille et il ne sort pas. Voilà ce qui m’arrive à moi!
Elle eut une violente attaque d’hystérie. La matrone blonde essaya de la clamer. Cecilio pensa: “Bon. Il ne me manque plus que ces deux se fâchent”.
– C’est pratiquement vérifié, dit Rouge.
Tomás, les mains dans les poches, répliqua:
– Le fœtus se détache quand il est mûr, même si vous lui mettez la tête en bas.
Il y eut un silence qui dura longtemps. On n’entendait que les gémissements d’Adela et ses déchirantes exclamations. La nervosité de Cecilio Rubes croissait en constatant l’inutilité du temps qui passe. Il pensa: “Un chameau par le chas de...; c’est ça”. La nuit lui pesait dans la tête, dans les jambes, dans les épaules, dans tout son être. De temps en temps il contemplait sa femme avec une es-pèce de fatigue froide dans les yeux.
A quatre heures moins le quart du matin, Adela cria:
– Tu ne me tromperas plus, Cecilio!
Il n’y avait pas la moindre étincelle de raison dans les yeux d’Adela; le sien était un regard affolé. Cecilio Rubes se tourna vers Tomás en quête d’un appui. Adela mordait maintenant les draps avec désespoir. Tomás dit:
– Ca approche.
– Les serviettes, demanda Rouge.
La femme blonde disposa quelques serviettes à la tête du lit.
– Allons, dit Rouge pendant qu’il mettait les gants en caout-chouc. Agrochez-vous là et fogcez.
– Je ne veux pas! cria Adela. Je ne m’accroche pas là parce que je ne veux pas! (...)
Miguel Delibes
Sisí, mon fils idolâtré, nous raconte la vie de Cecilio Rubes, un fabricant de baignoires quadragénaire, superficiel et égoïste. Il n’a pas d’amis, n’aime pas réellement sa femme et ne se rappelle de Dieu que dans les pires moments. Au moment d’éduquer son fils, il ne sera guidé que par le désir qu’il “soit heureux”. Peu lui importe qu’il fréquente les bas fonds ni qu’il délaisse ses études. Et la dis-cipline avec laquelle les Sendín - prototype de la classe moyenne conservatrice et contrepoint de la propre famille de Cecilio - éduquent leurs fils, lui parait comique et superflue. Mais sa négligeance recevra son châtiment en révélant l’immense absurdité de sa vie. Authentique satire morale, le roman réunit toutes les qualités narratives de Delibes: sa justesse dans le traitement des personnages; son langage riche et précis; sa maîtrise pour recréer des situations et des évènements de la vie espagnole; l’ampleur de ses registre et leur intensité. Considéré comme un des meilleurs romans de Miguel Delibes, Mi idolatrado hijo Sisí a été porté au cinéma sous le titre : Retrato de familia, portrait de famille.
Miguel Delibes est né à Valladolid en 1920. Il a obtenu le prix Nadal en 1947 avec La sombra del cíprés es alargada.
En France, son principal éditeur est VERDIER
10:15 Publié dans Littérature étrangère | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


