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31 juillet 2007
Derniere sequence
La dernière séquence
Une amie trop timide pour s’exprimer ici à la première personne (bonjour, Véronique M***) m’écrit sur la « séquence pédagogique », cet objet non identifié mais apparemment incontournable de la pédagogie à la mode, quelques réflexions que je propose à votre sagacité :
« Excédant largement leur cadre légitime, les programmes actuels imposent les séquences comme unique méthode pédagogique valide. Tout professeur qui a essayé d'y déroger et qui a été inspecté a appris à ses dépens qu'il ne s'agit pas là de vaines recommandations.
Pourtant, ce modèle a des inconvénients énormes. Toute l'énergie du professeur, toute son attention, sont absorbées par l'objectif de faire coïncider autour d'un même thème des points de langue et des points d'analyse littéraire.
« La programmation des séquences est organisée, la plupart du temps, et conformément aux instructions officielles, de façon à respecter une progression dans l'approche des différentes formes de discours, "enjeu neuf et crucial des nouveaux programmes", lit-on dans ces textes.
"Les contraintes posées par la mise en adéquation de l'étude de la langue et de celle des textes conduit par trop souvent à faire voler en éclats toute progression sérieuse en langue. Non que celle-ci soit totalement arbitraire, ne caricaturons pas - nous serions alors trop aisément contredits. Mais on va étudier le COD (pardon, "les compléments essentiels du verbe" en début d'année, avec le récit, par exemple, et l'attribut beaucoup plus tard, avec le discours descriptif ; avec un peu de chance, l'attribut sera étudié avec les expansions du nom, ce qui est une faute grammaticale, mais les manuels actuels nous montrent que la séquence s'embarrasse peu de rigueur et de précision. Pourtant, l'attribut se comprend infiniment mieux en opposition au COD, autour de la notion de transitivité, si essentielle (je vous mets au défi de trouver un seul manuel actuel qui évoque seulement cette notion). Mais avec la séquence, la langue n'est plus abordée comme un système cohérent : sous prétexte de décloisonner entre les matières, on a érigé des cloisons à l'intérieur d'un domaine, qui empêchent son intelligence par la mise en relation de ses éléments constitutifs (mise en relation du CO et de l'attribut, par exemple). »
Les ignorants de la chose pédagogique — attention, on pourrait bien glisser sur cette chose-là — peuvent se reporter à la Vulgate séquentielle (par exemple sur http://www.ac-poitiers.fr/tpi/formanet/formatio/sequence.htm,). Ils peuvent aussi lire la célèbre nouvelle de Mérimée (1), « Mateo Falcone », puis se reporter à http://perso.orange.fr/hypopolo/didac/falcone.htm a&fin; d’y examiner le traitement qu’un pédagogue, un vrai, fait subir à ce texte : on remarquera que jamais, au grand jamais, la « séquence » ne suppose que l’on parle de la Corse (2) et des codes qui y régiss(ai)ent l’honneur, ou de Mérimée — qui y fera un séjour très important après la rédaction de sa nouvelle, et avant d’écrire Colomba (de cette honorable dame, d’ailleurs, pas de nouvelle dans cette séquence forcé »ment limitée aux instances narratives — ça, ça doit passionner des mômes de collège…).
Quand je pense aux heures perdues par des enseignants trop nombreux à inventer une séquence qui plaise à l’IPR de passage… Quand ils devraient se soucier d’accrocher leurs élèves à la littérature — et tout y est bon, l’évocation du maquis au dessus de Portoi-Vecchio, le souvenir d’un camp de voile à Rondinara ou les pins se mirant dans la mer à Santa Giulia, l’économie de la châtaigne et le projet de ce général français, au XVIIIème siècle, d’incendier tous les châtaigniers de l’île pour affamer les Corses rebelles — pléonasme ! —, et Mérimée embrassé sur la bouche par la vraie Colomba, et pas content, le bougre, ou déchirant son habit — lui, le dandy habillé en plein maquis comme au faubourg Saint-Germain — aux ronces qui défendaient le dolmen de Fontanaccia, et son hôte de Sartène abattu après la parution de Comba par quelqu’un qui avait lu la nouvelle et enfin compris qui avait tué qui…
Je me souviens d’avoir travaillé sur les deux premiers tiers de cette nouvelle vers 1980, au collège du Neubourg, de leur avoir raconté tout ce que dessus, et d’avoir ensuite demandé aux élèves d’en écrire la fin, selon leur inspiration. Et ma stupéfaction de voir ces dignes petits Normands racontant l’histoire d’un père qui reprend la montre, l’objet transactionnel maléfique, et l’empoche – ou va la vendre pour son compte… Ah, avarice pécuniaire du Nord contre prodigalité sanglante du Sud…
Il est urgentissime d’en finir avec ces pratique stérilisantes. La littérature, ce sont avant tout des hommes (et des femmes) et des histoires, des lieux et des actes. C’est sur cela qu’il faut mettre l’accent, et non sur des schémas actanciels et autres merveilles de la sous-langue pédagogique.
Allez, c’était pour lancer les vacances : si vous êtes, si vous allez en Corse, lisez donc ce qui s’est écrit de mieux — les bonnes librairies de l’île, à Bastia, Ajaccio, Corte ou Ile-Rousse, vous fourniront tout ce que vous pouvez désirer pour vous distraire. Et si vous êtes enseignant, inutile d’imaginer, sur la plage, les séquences à venir : contentez-vous de fermer les yeux et de vous faire votre cinéma — c'est encore le plus sûr moyen d'embrasser Colomba.
Jean-Paul Brighelli
(1) Xavier Darcos est spécialiste de Mérimée, sur lequel il a écrit une excellente étude / biographie aujourd’hui reprise en Poche. Les internautes pressés peuvent consulter une conférence qu’il fit sur son auteur favori, surhttp://www.asmp.fr/travaux/communications/2005/darcos.htm .
(2) Il se trouve que la Corse a une étonnante présence en littérature entre la fin du XVIIIème siècle et le journal de voyage de Boswell et les articles à sensation du Petit journal à la fin du XIXème à propos des « bandits » : voir Pierrette Jeoffroy-Faggianelli, l’Image de la Corse dans la littérature romantique française, PUF, 1979. Mais qui le dira aux élèves, dans le cadre d’une « séquence pédagogique » ? Qui même le dira aux élèves corses ? Et on voudrait qu’ils réussissent mieux au Bac ? Allons donc !
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Commentaires
de toute évidence, il y a un problème ou le repas de midi fut trop arrosé par JPB.
Ecrit par : dobolino | 31 juillet 2007
j'm'disais bien aussi ...
C'est pas comme ça qu'il va "avancer", le mur . lol . :o)
Ecrit par : toto | 31 juillet 2007
j'aimerais bien que tu me contactes; ai besoin d'aide, ou du moins, d'un peu de soutien. Amitiés! Eidth FLamarion
Ecrit par : edith flamarion | 06 août 2007
Edith, comment vas-tu depuis Cléopatre ?
[email protected]
JPB
Ecrit par : brighelli | 06 août 2007
Bonjour, je me perd un peu dans tous ces commentaires mais je vais revenir un instant à la littérature (et aux programmes). Je ne compte pas révolutionner l'école, ni l'enseignement ni les décisions de programme. Je donnerai juste mes avis qui ne pourront bien entendu pas être suivis (car trop de contraintes, programmes exigés, avis trop dérangeant...). Tout d'abord mon avis serait qu'avant de se lancer dans les grands choix de séquences, d'idées, de lecture ou de programme à suivre, il s'agirait tout simplement de consacrer un peu de temps- et oui car c'est de nos jours nécessaire - au commencement du collège, afin d’expliquer au élèves "en quoi consiste la littérature", pourquoi la littérature et pourquoi l'enseigner, c’est à dire faire comprendre le sens d’une lecture pour que les élèves aiment lire et répondre des lors à cette question essentielle "oui mes les maths ça sert à quelque chose" et la littérature ? Elle ne sert à rien, c'est du moins un plaisir personnel, ce qui n’empêche pas de l’aborder de façon très intéressante voire jouissive. Car le texte c’est un « plaisir », bref voire Barthes qui en parle avec majesté. Peut-être que les élèves sauraient où ils vont...
Puis "commencer" le programme... Ce que je regrette personnellement dans l'enseignement que j'ai reçu du collège c'est que l'on nous ait directement lâcher des œuvres "magnifiques et inattaquables" car classiques (alors que certains n'avaient encore jamais véritablement pratiqué la lecture et ce n'est pas ce qui leur en a donné envie), et que durant quatre ans je n'ai finalement toujours étudié et lu que le même auteur : "Molière". Puis arrive le lycée, ah le lycée ! Programme ? Et ben voyons Rimbaud ! évidemment inattaquable, le Génie par excellence, car jeune, et donc dans Rimbaud tout est beau ! Qu'ais-je eu comme autres auteurs ? Verlaine, Molière. Heureusement j'ai reçu l’enseignement d’un ou deux professeurs "originaux". Comment voulez-vous que les élèves aiment la littérature, ou même envisage enseigner lorsqu'on s'aperçoit que les programmes ne sont que "clichétiques" et truqués. Faut -il être obligé d'aimer Rimbaud parce qu'il est considéré comme un génie ? Relisez ses œuvres il y a beaucoup de poèmes "ratés". Et puis ne nous rabat-on pas sans cesse Rimbaud et la lettre du voyant, « le poète est voyant » ? Ah oui « ça c’est Rimbaud ! », « quel dommage qu’il est cessé d’écrire !, pauvre Verlaine sans Rimbaud il ne serait pas connu, on ne le lirai même pas ! » Et Rimbaud alors ? « Rimbaud et Verlaine ont vécu une histoire d’amour, oh Verlaine a voulu tuer Rimbaud ! ». Non, Verlaine et Rimbaud c’était de la pédophilie, ou un détournement de mineur appelez ça comme vous voulez, non Verlaine n’a pas voulu tuer Rimbaud, ce n’étaient que des jeux quotidiens qui ont mal tourné. Et puis si Rimbaud a cessé d’écrire c’est bien comme il le dit lui-même parce qu’ il a découvert « que la poésie ne servait à rien », lui qui voulait qu’elle « change le monde », et s’il a arrêté d’écrire c’est bien en partie parce qu’il s’est rendu compte que le poète n’étais pas voyant.
De même c’est heureux on fait prendre connaissance aux élèves de Baudelaire. Mais quel contresens !!! L'albatros image du poète, deux ou trois poèmes des Fleurs du Mal . Et le Baudelaire du Spleen de Paris, et les tableaux parisiens ? Finalement on apprend aux élèves une littérature de contresens, plate et épurée. Comment voulez-vous que les élèves – de plus même ceux qui s’intéressent– aiment la littérature ? Il s’agit bien, pour avancer, de la désacraliser aux élèves – comme aux professeurs- afin que chacun se construise sa propre littérature et sa propre bibliothèque. Il s’agit avant tout de donner goût aux livres et aux auteurs. Et d’éviter d’épurer la littérature. Le Baudelaire auquel se borneront la plupart des élèves sur le conseil de leurs professeurs n’est pas Baudelaire. Et que fait-on de François Villon, de Baudelaire, de Flaubert, d’Antonin Artaud, de Louise Labé, de Blanchot, de Bataille, de Gracq, de Pierre Michon, de LaRochefoucault et surtout de Sade ? La littérature ne va pas que dans un sens.
Ecrit par : iadlioda | 10 août 2007
Cher Jean-Paul,
N'étant pas un as de l'informatique, je précise avant tout que je ne tiendrais absolument pas à voir figurer mon message dans ton blog. Je souhaite simplement te dire tout d'abord mon grand plaisir de t'avoir vu un jour paraître à la télé et t'entendre dire quelques vérités peu "orthodoxes" par les temps qui courent. Cela m'a en effet un peu rassuré, moi qui me donne souvent l'impression d'être devenu un vieux machin bêtement ronchon, d'entendre un ancien camarade de Thiers tenir certains propos sur notre travail.
J'aurais simplement voulu obtenir quelques éclaircissements concernant les séquences, sujet qui nous a valu, ma femme et moi, après plus de trente ans d'enseignement, d'être infantilisés, récemment, par une inspectrice. Même si Gérard Aschieri m'a assuré que nous n'avions plus rien à attendre ni à craindre, étant l'un et l'autre au 7° échelon hors-classe, j'aurais voulu savoir si , comme me le rappelle Aschieri, reprenant paraît-il notre cher président, nous sommes effectivement maîtres de notre pédagogie, ou si, comme semble le laisser entendre la personne intervenue sur ton blog à propos de la séquence, nous sommes contraints, par des textes précis, à n'enseigner qu'en séquences. Sommes -nous tenus simplement de respecter un programme, ou est-il précisé noir sur blanc la façon dont nous devons enseigner? Autrement dit, devons-nous, oui ou non ,nous plier aux injonctions d'une inspectrice, ou pouvons -nous considérer que cette brave et vénérable dame veut simplement nous imposer ses lubies?
Saurais-tu enfin si la séquence est appelée, dans les sphères proches du ministère, à agoniser?
Merci d'accepter de me répondre avant le 8 janvier, jour du second spectacle: L'INSPECTRICE 2, LE RETOUR!
Joyeuses fêtes de fin d'année.
Christian
Ecrit par : TRULLARD | 11 décembre 2007
Bonjour,
je suis tombée tout à fait par hazard sur cet article en cherchant désespérement des poèmes qui évoquent la Corse, écrits par de grands auteurs. Devinant en vous un grand connaisseur de l'île de beauté, professeur de lettres, j'ai trouvé l'homme idéal pour ma requête! Celle-ci peut paraître bizarre mais voila, j'essaye de m'intéresser à la poésie, et je me suis dit qu'un sujet qui me passionne pourrait peut être m'aider à la comprendre et à l'apprécier. Si vous pouvez me répondre, je serai ravie, car ce fichu moteur de recherche ne donne rien de bien intéressant!
Meilleurs voeux 2008 !
Ecrit par : Marie | 11 janvier 2008
Saurais-tu enfin si la séquence est appelée, dans les sphères proches du ministère, à agoniser?
Merci d'accepter de me répondre avant le 8 janvier, jour du second spectacle: L'INSPECTRICE 2, LE RETOUR!
Joyeuses fêtes de fin d'année.
Christian
Ecrit par : TRULLARD | 11 décembre 2007
Il semblerait que votre message soit resté sans réponse, brave Trullard?
Pas bon, ça! Pas vu avant...
Ecrit par : dobolino | 11 janvier 2008
"Sommes -nous tenus simplement de respecter un programme, ou est-il précisé noir sur blanc la façon dont nous devons enseigner? Autrement dit, devons-nous, oui ou non ,nous plier aux injonctions d'une inspectrice, ou pouvons -nous considérer que cette brave et vénérable dame veut simplement nous imposer ses lubies?"
Ca je peux y répondre moi-même, même si je ne suis pas le destinataire direct du message : oui, on y est obligé, c'est marqué dans le programme officiel.
Ecrit par : Jeremy | 12 janvier 2008



