08.04.2008

La vallée du Nalon

(...) À la fin de l’été nous fûmes transférés à Sévérac-le-Château, une petite ville pittoresque de 3000 âmes, accrochée au flanc d’une colline dominée par un château médiéval dont il ne restait que les donjons et les murs extérieurs. La ville comprenait deux bourgs d’égale importance, distants l’un de l’autre d’environ un kilomètre : une ville haute aux vieilles maisons accrochées au flanc de la colline, aux rues étroites pavées de vielles pierres lisses et patinés par l’usure et le temps, et une ville basse, de construction plus récente, bâtie le long de la voie ferrée et de la gare. Une voie piétonnière à forte déclivité reliait la ville haute à la ville basse entre deux rangées de jardins potagers et deux routes bitumées, contournant la colline, descendaient en pente douce jusqu’à la gare entre de vertes prairies.
La mairie nous attribua un logement d’une pièce, sans toilettes ni eau courante, dans une vieille maison de la partie haute de la vieille ville. Les premiers mois, le S.E.R.E., un office espagnol d’aide aux réfugiés prit en charge notre nourriture. Les repas nous étaient servis dans un petit restaurant du faubourg de la ville haute. Mais l’éclatement de la Seconde Guerre Mondiale modifia profondément notre situation : l’aide que nous recevions du S.E.R.E. fut supprimée et les démarches entreprises pour notre transfert au Mexique ou en Argentine – la destination n’était pas encore arrêtée – furent abandonnées. Avons-nous perdu au change ? Comment savoir ? Au moins ces deux pays avaient-ils proposé de nous accueillir tandis que la France nous accueillait à contrecœur. À preuve la circulaire du ministre de l’Intérieur adressée le 19 septembre aux préfets précisant : « L’état de guerre, les nécessités d’hébergement des populations françaises évacuées rendent plus que jamais souhaitable le retour en Espagne du plus grand nombre possible de réfugiés. » Et d’ajouter : « Les raisons humanitaires ont perdu de leur valeur » S’agissant de l’accueil dans les camps de concentration, à même la plage, sans baraques ni tentes, ni cuisines, ni point d’eau, ni sanitaires, ni latrines d’Argelès-sur-Mer, de Saint-Cyprien ou de Le Barcarès, l’expression à contrecœur est un euphémisme. Quant à nous, nous étions insultés par des enfants et certains voisins adultes, presque aussi pauvres que nous, parce que nous étions pauvres. Nous étions accusés de venir manger le pain des Français et nous traitaient de sales « Espagnoulets ».
À partir de septembre, maman dut se débrouiller par ses propres moyens. C’était une femme forte qui dégageait un air de détermination, de calme et de bonté à la fois. Elle avait conscience que si elle vacillait la famille entière tremblerait ; et que si un jour elle défaillait, ou désespérait, toute la famille s’écroulerait. Et jamais elle ne laissait apparaître ses doutes ou ses inquiétudes pour éviter de nous inquiéter. N’ayant aucun métier, ne parlant pas la langue, elle n’eut d’autre recours que de faire des ménages. Elle partait au petit matin et rentrait le soir à la nuit tombée, éreintée d’avoir frotté les sols et lavé le linge dans les maisons voisines. Et en rentrant, le soir, il fallait faire le ménage à la maison, repriser, frotter, ravauder et coudre jusqu’à ce que la tête vidée de toute pensée, elle se laissait gagner par le sommeil. Puis, les travaux de ménage étant mal rétribués, pour survivre modestement, en plus des ménages, elle se mit à confectionner des gants à la maison, le soir, après sa journée de travail. La confection de gants à domicile était généralisée dans cette région proche de Millau, capitale de la ganterie. Ces travaux à domicile assuraient un complément de revenus aux familles les plus modestes. Nous allions deux fois par semaine chez une petite entrepreneuse de la ville basse chercher les gants déjà coupés qu’il fallait coudre à la main. Ce fut d’abord maman qui s’attela à cette tâche ; puis Amélia, qui n’avait que treize ans ; puis ce fut mon tour. Mais j’étais privilégié, je ne cousais que les pouces et les trois veines dorsales, ce qui me prenait relativement peu de temps. Maman et Amélia y consacraient une partie de la nuit. (...)
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30.03.2008

La vallée du Nalon

Les premières semaines, notre présence sur les bords du Tarn attira beaucoup de visiteurs. De longues files de curieux défilaient chaque dimanche sur le chemin qui longeait la rivière. Des familles entières venaient nous voir par curiosité, comme on va au zoo voir des animaux exotiques. Nous avions l’impression d’être l’objet de leur curiosité plutôt que de leur compassion. Mais ils nous apportaient des bonbons, des chocolats et d’autres friandises ; et nous avions été trop longtemps privés de gâteries pour les refuser. Tous les dimanches, assis à califourchon sur le mur d’enceinte du camp, nous, les gosses, attendions impatiemment la venue des promeneurs et leur tendions la main pour recevoir les friandises offertes, pareils à des singes dans les zoos.
La fabrique se trouvait dans grand terrain vague encombré de wagonnets, de tourets de câbles électriques vides, de planches, de madriers, de bétonnières rouillées, de carcasses diverses… Notre principale distraction était la guerre. Nous formions deux camps de gosses d’à-peu-près le même âge, nommions les capitaines, élevions des barricades avec des wagonnets renversés, des sacs de sable, des blocs de ciment durci, des planches, des madriers, avec tout ce qui nous tombait sous la main, et nous affrontions à coups de lance-pierres et de frondes.
Loin du bâtiment occupé par les adultes, nous partagions le territoire de sorte que chaque camp disposât d’une cabane en dur. La cabane nous servait de Q.G. et de refuge en cas de défaite. La victoire ne pouvait être acquise que par reddition de l’adversaire. Lorsqu’un camp se repliait dans son Q.G., pour obtenir sa capitulation les assaillants remplissaient de fumée, à l’aide d’un enfumoir pour abeilles, un stock de bouteilles qu’ils introduisaient par la cheminée de la cabane ennemie. Lorsque la cabane était remplie de fumée, les assiégés sortaient de leur tanière et se rendaient.
Lorsque les autorités prirent conscience que notre désœuvrement favorisait la violence, elle nous scolarisèrent. Devenus de petits sauvageons, privés de nos jeux favoris, nous n’appréciions guère notre scolarisation. D’autant que n’ayant pas la moindre notion de la langue dans laquelle l’enseignement nous était dispensé, l’instituteur, sans doute excédé par notre turbulence et notre indiscipline, nous reléguait au fond de la classe où nous nous ennuyions profondément. Et nous passions notre temps à dormir la tête appuyée sur le pupitre. Je ne me souviens pas d’avoir appris quelque chose durant cette période qui ne dura que quelques mois. Je ne me souviens pas d’avoir établi le moindre contact avec un élève français.
Encarna écrivit à ses beaux-parents de Cuba pour leur raconter son odyssée et sa situation désespérée. En réponse elle reçut un billet de bateau pour elle et pour son fils et quelques dollars U.S.A. Maman écrivit à sa sœur Faustina pour essayer d’obtenir des nouvelles de papa. Elle n’avait pas osé lui écrire lorsque nous étions en Catalogne, craignant de la compromettre. Après l’occupation des Asturies par les franquistes, il n’était pas bien vu, et c’est un euphémisme, d’avoir des parents en zone républicaine. Tout courrier en provenance de Catalogne « la rouge » pouvait être compromettant pour son destinataire. En postant le courrier en France, maman pensait que la chose serait moins risquée pour sa sœur. Dans sa lettre, maman lui demandait des nouvelles de toute la famille et, en particulier, de « Celestina », sous-entendu Celesto. Dans la réponse qu’elle reçut quelques semaines plus tard, Faustina lui disait que « Celestina » était décédée d’une grave maladie. Nous savions désormais que papa était mort mais nous ne savions ni où ni comment.0 (...)
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28.03.2008

La vallée du Nalon

(...) Nous levâmes le camp à l’aube. En levant son paquetage, Nin libéra un baliveau sur lequel son baluchon était posé. Libéré du poids qui le clouait au sol, l’arbuste se détendit et frappa Nin de plein fouet sur le visage. Bien qu’il pleurât à chaudes larmes, personne ne fit attention à lui. Nin était d’un naturel geignard et nous étions si fatigués, et nous avions si froid. Nous continuâmes notre descente sans attacher trop d’importance à ses gémissements.
La descente était abrupte. Nous marchions de travers, calant nos pieds dans les moindres anfractuosités de terrain, les moindres racines, nous accrochant aux arbustes pour ne pas glisser et dévaler la pente sur le derrière. Après plusieurs heures de marche nous arrivâmes dans un village avec deux handicapés : maman se traînant à l’aide d’un bâton, Nin se frottant un œil devenu tout rouge.
Le village était rempli de soldats armés et casqués, chaudement vêtus de capotes, qui contrôlaient l’arrivée des réfugiés, miliciens et civils confondus. Ils désarmaient les miliciens et séparaient les civils des militaires : vieillards, femmes et enfants d’un côté ; miliciens de l’autre. Les armes récupérées formaient de gros monticules.
On nous donna une grosse tranche de pain avec une tablette de chocolat. Du pain blanc. Du pain comme nous n’en avions plus mangé depuis le commencement de la guerre civile. Puis nous fûmes transportés en camion dans un camp d’accueil pour réfugiés, près d’Argelès-sur-Mer. Maman fut conduite dans une infirmerie de campagne pour y être soignée et nous dans une cantine où l’on nous a servi un repas chaud. Une infirmière donna quelques soins à l’œil de Nin et lui fit un pansement.
À force de tourner en rond dans ce camp immense, nous ne savions plus où nous avions laissé maman. Elle non plus ne savait pas où nous étions. Le camp était si grand et il y régnait un si grand désordre qu’il était impossible de se repérer. Des réfugiés continuaient d’arriver sans interruption. La présence d’Encarna à nos côtés nous rassurait bien un peu, mais nous commencions à nous inquiéter de l’absence de maman que nous croyions perdue. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que nous la vîmes arriver, clopin-clopant, s’appuyant sur une canne et traînant un pied plâtré.
Après que des infirmiers l’eurent soignée, maman essaya de savoir où nous étions mais personne ne sut la renseigner. Sans doute ne la comprenait-on même pas. Alors elle est partie avec sa canne et, cahin-caha, fit le tour du camp, visitant tente après tente, baraquement après baraquement, jusqu’à ce qu’enfin elle finît par nous retrouver.

Après un court séjour dans ce camp, nous fûmes dirigés sur Millau avec un groupe de gens que nous ne connaissions pas. On nous hébergea dans une manufacture désaffectée sur le bord du Tarn. Le bâtiment avait été sommairement aménagé pour nous accueillir : le rez-de-chaussée en dortoirs avec des matelas à même le sol ; l’étage, aux pièces plus grandes et mieux éclairées, en réfectoire, avec de longs plateaux posés sur des tréteaux et des bancs en bois, et en salle de séjour avec des bancs disposés autour de quelques poêles à charbon. Les repas étaient préparés en ville et nous étaient servis par une cantinière.
La foulure de maman guérit assez rapidement mais l’œil de Nin, malgré quelques soins tardifs, perdit rapidement de son acuité et devint amblyope. (...)
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