09.02.2008

La contagion de la douleur

Comment aider une amie qui vient de perdre un être cher ? Comment partager la douleur, se demande Brigitte Kernel dans ce roman.

Léa aime Louise. Léa et Louise sont deux journalistes parisiennes et se cachent. Car même dans les milieux les plus ouverts, les plus progressistes, leur histoire d'amour a du mal à passer. A moins qu'elles ne trouvent une certaine excitation à ces cachotteries. Travaillant dans le même service de cette radio nationale, elles n'ont parlé de leur amour secret qu'à la narratrice du roman, elle-même animatrice sur cette même antenne.
En plein mois d'août, l'année de l'éclipse, dans un appartement parisien, Léa et Louise dînent en compagnie d'Olivier et de sa compagne, l'animatrice qui va raconter toute l'histoire, tout le drame. Ils ne le savent pas, mais c'est le dernier repas qu'ils prendront tous les quatre ensemble. Louise, grand reporter, a l'occasion de partir dans un pays en guerre, pour un reportage au plus près des combats. C'est dangereux, mais elle désire ardemment aller sur place, témoigner. Léa, plus jeune, très amoureuse, se résigne.

Pendant l'éclipse
Pour oublier cette petite période de solitude, elle accepte d'aller admirer l'éclipse dans la maison de campagne normande d'Olivier. Totalement obnubilée par l'événement, elle décroche de l'actualité, voulant vivre pleinement ce phénomène, unique dans le siècle. Alors que le soleil commence à se voiler, la narratrice reçoit un coup de fil de son réalisateur. Louise a eu un problème en reportage. Quelques minutes plus tard les précisions arrivent : elle est tombée dans un guet-apens, avec deux autres collègues elle a été dévalisée et froidement assassinée d'une rafale de kalachnikov. Un jour historique, un jour damné.
Comment annoncer la nouvelle à Léa ? Est-ce à elle de le faire ? Comme souvent dans les circonstances exceptionnelles, l'esprit humain tente de trouver une solution qui après coup semble dérisoire. Elle va tenter de préserver Léa, lui laisser quelques heures de répit, pour qu'elle profite de l'éclipse, elle est si joyeuse, si enthousiaste. La narratrice voudrait tant que cela ne soit pas la triste réalité : « Comment faire rebasculer le temps en arrière ? Comment effacer ce mauvais film, revenir à la scène de lundi, empêcher Louise de partir dans ce pays ? J'avais froid, le ciel s'obscurcissait, lourd de nuages. »

Face à la douleur
Mais alors qu'elles sont chez un éleveur de chiens (Olivier vient d'offrir à sa compagne un cocker) Léa apprend la nouvelle, par hasard. La jeune femme accuse le choc quand elle a la certitude que la journaliste assassinée est bien l'amour de sa vie. « Le corps de Léa, secoué de tremblements et de hoquets, c'est encore aujourd'hui insoutenable à évoquer. Devant une telle douleur, on a honte d'être impuissant, simple humain, incapable de rien d'autre que de prendre par la main, dans les bras, de caresser les cheveux. Souffrir avec l'autre n'est pas mourir avec lui. Je croyais le contraire avant cet événement ».
Brigitte Kernel, connue par ailleurs pour ses émissions nocturnes ou estivales sur France Inter, signe un roman poignant, plein de tristesse et de fureur. Si la première partie est consacrée à la mort de Louise, la seconde se focalise sur Léa, survivante malgré la douleur. Avec en témoin, puis en actrice, la narratrice, beaucoup plus touchée par cette disparition qu'elle ne le croit au début.

« Fais-moi oublier », Brigitte Kernel, Flammarion, 18 €

14.01.2008

Amour impossible

Avec « L'étreinte », Martin Gülich, écrivain allemand, nous entraîne dans les pas de Dolf, employé d'une morgue, amoureux d'une veuve.

Roman singulier et dérangeant, « L'étreinte » est le premier ouvrage de Martin Gülich bénéficiant d'une traduction en français. Le héros, bien qu'il affirme haut et fort qu'il n'est pas idiot, ressemble pourtant à un simple d'esprit. Mais doué de sentiments, bien qu'il faille avoir une sacrée carapace pour travailler à la morgue. Il assiste un médecin légiste, prenant les organes des morts, les pesant puis les replaçant dans le corps. Il vit dans une chambre minuscule, collectionne les insectes et n'a qu'un seul ami, Walter, ouvrier dans les chemins de fer, grand séducteur. Il abreuve Dolf de ses exploits sexuels. Mais Dolf, à, trente-huit ans, est toujours vierge. Les femmes et Dolf ? « Moi aussi, pourtant, je les déshabille, je les mets toutes nues devant moi. Puis, je m'éloigne de quelques pas et je les regarde : des jeunes, des vieilles, des grosses, des maigres, des belles, des moches, des poilues, des rasées. Des femmes mortes ». Mais les vivantes l'évitent systématiquement. « Un type qui pue le cadavre, les femmes veulent pas faire ça avec lui. C'est ça le problème ». Tout bascule quand un corps est retrouvé dans la rue. Plusieurs coups de couteau dans l'abdomen, une mort lente, pas d'identité. Durant une semaine le cadavre de l'inconnu reste à la morgue et finalement une femme vient le reconnaître. Elle s'appelle Natalie, est belle et désespérée. S'effondrant en larmes, elle se réfugie dans les bras de Dolf. Une étreinte qui électrise Dolf. Il tombe amoureux de cette femme qui le remercie d'être « un bon consolateur ». Mais comment la conquérir ?
Martin Gülich signe un roman âpre, parfois macabre, souvent poétique. Le personnage de Dolf, amoureux maladroit, fou et macabre fait découvrir au lecteur des extrémités que les gens normaux n'oseraient même pas imaginer.

« L'étreinte », Martin Gülich (traduit de l'allemand par Nicole Taubes), Flammarion, 15 €

08.12.2007

Vous n'oublierez pas la Villa Nirvana

Une maison au bout du monde, sur le Cap de Bonne-Espérance, imaginée par Vincent Crouzet. Un espion français va s'y damner.

Pas de doute, si Vincent Crouzet est un écrivain français, son inspiration il la trouve en Afrique australe. Après « Rouge Intense », thriller se déroulant dans le milieu des trafiquants de pierres précieuses, il revient sur ce bout de terre qu'il connaît bien en nous faisant visiter la « Villa Nirvana », maison au coeur de ce roman haletant et angoissant.
François Vargas, agent de la DGSE, est envoyé en Afrique du Sud par sa hiérarchie. Cet homme de l'ombre, habitué aux actions dangereuses et violentes, écope d'une mission aussi étonnante que monotone. Moby Dick, surnom d'un gros bonnet du trafic d'armes, installé dans la région, devait être surveillé par un agent français, Bruno, un compagnon d'armes de François. Mais depuis quelques jours, Bruno ne donne plus aucun signe de vie. Que s'est-il passé ? François a pour mission de le découvrir, tout en reprenant la surveillance de Moby Dick. Pour ce faire, il va se faire passer pour le frère de Bruno.

Un vent obsédant
François débarque donc un beau matin dans le petit village touristique de Scarborough, prend contact avec la police locale et récupère les actifs de son supposé frère : une voiture (un vieille Coccinelle), une villa en location, du matériel de plongée, une bonne, une maîtresse... Tout ne viendra pas d'un coup. Le premier contact avec la vie de Bruno ce sera la maison. Villa Nirvana, bâtisse perdue au bout d'une impasse, accolée à une autre résidence en travaux. Travaux visiblement abandonnés. Les voisins les plus proches ce sont des babouins, agressifs et protégés car en voie d'extinction. Et puis le vent, le Docteur. Au souffle puissant et aliénant qui, telle la Tramontane parfois en Catalogne, a tendance à faire dérailler François Vargas : « Putain de vent. Au départ, il a gémi. Puis il a hululé. J'ai perçu comme un galop. Il ne doit subsister que de la lande dans ce coin, tout autour. Un désert de lande. Rien ne résiste éternellement à cette force pure, mais encore à ce bruit qui court longuement avant de frapper ».

Le grand requin blanc
Après avoir fait connaissance avec le décor et les éléments, François va aller au devant des habitants. Tous bien mystérieux. En majorité très pessimistes sur l'avenir de Bruno. Il aurait été boulotté par un grand requin blanc alors qu'il nageait dans l'océan Indien. C'est la version de trois vieilles commères et de l'épicier du coin. La bonne de Bruno, une superbe princesse de sang Xhosa, vivant dans un bidonville et nettoyant les crasses des Blancs pour survivre, fascine François. Il tente vainement de percer son mystère.
Et puis un jour apparaît Kimberley. Une jeune femme très sportive, chef des coast gards de la région, marquée dans sa chair. Adolescente, un hameçon lancé par un de ses frères lui a déchiré la bouche. Depuis elle ne sourit que d'un côté. Mais en permanence. Kim qui était la maîtresse de Bruno. Kim qui a déjà perdu, au cours de nuits de lune noire, son mari puis son fils. Tous mangés par un requin blanc gigantesque que depuis elle chasse.
Avec maestria, en excellent stratège littéraire, Vincent Crouzet place ses pions dans ce décor unique, avec cavaliers, fous et... Reines. Sans oublier de nous dévoiler, par petites touches, la véritable personnalité de François qui, espion oblige, a souvent menti au cours de sa vie professionnelle. Mais pour ce qui des menteurs, il semble être tombé sur un nid grouillant de spécimens tous plus virtuoses les uns que les autres. Il finira cependant par découvrir le vérité, l'incroyable vérité.

« Villa Nirvana », Vincent Crouzet, Flammarion, 19,90 €

03.09.2007

Béances familiales

Dans « Nuit ouverte » de Clémence Boulouque, une actrice, en interprétant le rôle d'un rabbin femme, découvre quelques vérités peu glorieuses sur sa famille.

Les hasards de la vie nous jouent parfois d'étranges tours. Elise Lermont, actrice reconnue, est pressentie pour interpréter le rôle de Regina Jones. Cette Allemande, assassinée à Auschwitz, était devenue en 1935 la première femme rabbin. C'était en Allemagne, deux années après la prise de pouvoir d'Hitler.
Elise Lermont se plonge dans la vie de cette femme, discrète, méconnue, refusant de fuir pour rester auprès des siens. Au même moment, Elise est contactée par André, un homme prétendant être son grand-oncle, le demi-frère de son grand-père. Il ignorait son existence. Et en le rencontrant, comprend pourquoi il a été occulté de l'histoire familiale.

Au service de l'envahisseur

C'était également durant la guerre. Dans la France occupée, cette famille de producteurs de champagne n'a pas longtemps hésité. Suivant Pétain et son gouvernement, ils se mettent au service de l'envahisseur. Réceptions à Paris, collaboration ouverte : cela a le don de dégoûter André. A la Libération il a préféré abandonner ce passé, cette famille, courir le monde.
A l'aube de ce nouveau siècle, il entreprend de raconter la véritable histoire familiale à Elise. Incrédule, la jeune femme admet pourtant ce côté sombre de ses grands-parents. Et inconsciemment va tout faire pour racheter ce passé trouble. « J'ai découvert ma famille quelques mois avant d'obtenir le rôle de Regina Jones. J'ai su cette béance des miens. Il est plus facile de rejeter des héritages odieux que d'en accepter la gêne ».

Du rose au vert-de-gris

Le roman de Clémence Boulouque appuie là où cela fait le plus mal. Se berçant de belles histoires familiales, trop souvent le rose vire au vert-de-gris. L'auteur, dans la première partie du roman, par petites touches, des chapitres courts et presque cliniques, raconte la brève vie de Regina Jones en alternance avec les révélations d'André. La dernière partie du roman est centrée sur Elise Elle veut absolument interpréter Regoina Jones, la faire revivre : « Je n'avais rien pour arracher ce rôle, mais je ne voulais le laisser à personne. On les expie comme on peut, les culpabilités ». Une actrice qui pour mieux investir le personnage, va aller sur ses traces, dans cette Allemagne qui a totalement changé. Roman de la mémoire décalée, des errances de la famille, « Nuit ouverte » confirme le talent de Clémence Boulouque, parvenant à jongler avec les mondes et les milieux. Après « Chasse à courre » sur les milieux d'affaires, elle donne un tour plus personnel et humain à un texte ne pouvant laisser personne insensible face au destin de Regina Jones.

« Nuit ouverte », Clémence Boulouque, Flammarion, 18 €

27.08.2007

Vacances angoissantes

Père divorcé, Stéphane ne voit son fils qu'en été, durant des vacances dans un club de loisirs au Vénézuela. Des vacances chaotiques et stressantes.

Ce roman de la rentrée littéraire française a l'avantage de prolonger un peu le temps des vacances. Toute l'action se passe au Vénézuela, durant les vacances de Stéphane, un jeune graphiste français. Il n'est pas en Amérique latine par hasard. Il y a quelques années, il était marié avec Anna et de cette union est né Pablo. Cela fait quatre ans qu'ils sont séparés, quatre ans que Stéphane ne voit son fils que durant ses vacances, dans un club en bord de mer.
Mais le pays, depuis l'accession de Chavez au pouvoir, est en train de changer. Le tourisme n'est plus une priorité et Stéphane doit cet été passer les deux semaines de détente en compagnie de son fils dans une résidence fermée en copropriété. Une partie de la bonne bourgeoisie du pays a investit dans ce lieu un peu hors du temps. Village temporaire, il vit au gré des humeurs des uns et des autres, laissant une grande liberté aux nombreux enfants profitant des installations, notamment de la piscine.
Un petit paradis, mais sous très bonne garde. Vigiles armés à l'entrée, fils de fer barbelés autour de la plage, murs de plusieurs mètres tout autour de la propriété, Stéphane a rapidement la désagréable impression d'être enfermé, prisonnier, se demandant pourquoi il faut un tel déploiement de force en ce lieu voué à la détente. « Il fallait bien que cela soit le paradis terrestre pour déployer un pareil arsenal de protection. Pourtant rien de bien extraordinaire ici, pensait-il, on aurait dit un Club Méditerranée à l'abandon, avec ses installations défraîchies, son terrain de fitness où s'agitaient de bon matin quelques grand-mères en flottant de sport couleur pistache, son restaurant self-service et sa paillote qui faisait office de restaurant de poissons ».

Fausses et vraies disparitions
Stéphane, loin de se reposer, va sombrer dans une désespérance paranoïaque motivée par ce lieu fermé semblant cacher des secrets depuis des décennies. Philippe Garnier passe rapidement dans le « dur » du roman. Exit le soleil, la plage et l'insouciance. Il suit pas à pas son héros s'enfonçant dans une déprime carabinée. Ses rapports avec son fils se font de plus en plus distants. Pablo vit comme un électron libre avec ses amis. Stéphane, père divorcé réduit à la portion congrue dans l'existence de sa progéniture, prend conscience pour la première fois de son inutilité. Il se heurte de plus à l'hostilité de plusieurs résidents, parents de son ex-femme. Une solution : alcool et tranquillisants. Un cocktail qui le plonge dans un monde de plus en plus fantasmé. Il tente de se raccrocher au sexe, entreprenant de séduire la mère d'une des amies de Pablo.
Autre dérivatif : ses fausses tentatives d'évasion du club. Le danger serait présent partout à l'extérieur. Il refuse d'y croire. Mais n'ose pas s'éloigner de plus de 500 mètres de hauts murs. Et puis le club bruisse de rumeurs. Des disparitions d'enfants. Il y a très longtemps. Une légende qui se transforme en réalité quand une fillette disparaît après avoir franchit une brèche dans le mur. Toutes les peurs et inquiétudes vont se concrétiser et Stéphane se retrouver au milieu de cette spirale de la suspicion.
Roman aux multiples facettes, cette première fiction de Philippe Garnier (il a écrit deux essais), explore les côtés les plus sombres de l'âme humaine. Solitude, mensonges, manipulation : un cocktail d'une rare efficacité pour vous gâcher des vacances sous les tropiques.
« Roman de plage », Philippe Garnier, Denoël, 15 €

19.08.2007

Le pire des mondes

Que faut-il pour être heureux en 2003 ? Cette question, le héros du roman d'Ann Scott semble ne plus vouloir se la poser. Il a de l'argent, un boulot qui lui permet une grande liberté, un bel appartement aménagé avec goût et surtout une voiture comme il en a toujours rêvé. Une auto de légende, une Porsche qui ne court pas les rues dans Belleville, son quartier.
Sortant rarement de son loft, cet homme taciturne et méthodique, s'offre parfois des virées en Normandie. Juste pour voir la mer. Et aussi se gorger d'adrénaline une fois passé le péage de l'autoroute. "Devant lui : une parfaite ligne droite de près de cinq kilomètres, et pas de bagnoles de flics à l'horizon. Il coupa la musique, prit sa respiration et se concentra (...). Il fit rugir le moteur quelques secondes, puis écrasa la pédale en même temps qu'il enclenchait le chronomètre de son portable. Il passa une longue première, aussitôt violemment collé au siège, il passa la seconde, frôlant chaque fois la zone rouge pour le simple plaisir d'entendre le moteur."
Parfait solitaire limitant ses sorties et ses rencontres, sa vie bascule quand il croise le regard d'une belle asiatique. Il est dans un taxi pouilleux, elle sort d'un grand hôtel. Elle sourit puis rit. Choc dans la tête du héros, coup de foudre comme rarement il en a eu. Pourtant c'est un habitué des amours intenses mais impossibles. Il est déjà souvent tombé en pâmoison devant des stars du 7e art. Collectant coupures de presse et vidéos, se faisant son petit cinéma intérieur. Mais cette fois son histoire commence par une rencontre réelle. Même si après une petite enquête il découvre que la belle est actrice, actuellement à Paris pour un tournage ainsi que la présentation à Cannes de sa dernière production. Il collecte sur Internet le maximum d'infos sur cette divine Japonaise et partage son secret avec sa seule amie, une décoratrice d'intérieur vivant dans le XVIe arrondissement. Loin de recevoir des encouragements, la jeune femme tente de le faire réagir. Pas facile de jouer dans le film de sa vie.
L'écriture moderne d'Ann Scott offre nombre de références actuelles à ses lecteurs, du cinéma au manga en passant par cette folie des voitures sportives de luxe. Entre le rêve éveillé et le réel peu reluisant du héros, la vie va inexorablement imposer ses vues. Définitivement glauques...

"Le pire des mondes", Ann Scott, Flammarion, 16 €. Egalement en poche chez J'ai Lu, 4,20 €

12.08.2007

Dernière mort avant l'oubli

Très typé ce polar français écrit par un petit nouveau, René Dzagoyan, visiblement nourri au San-Antonio. Le héros, Vadim Bronsky est fils d'émigré russe. C'est également une forte tête dans une mauvaise passe. Sa copine, Greta, vient de le plaquer. Il va tellement mal que son supérieur hiérarchique le met d'office en congé maladie et lui prend un rendez-vous avec un psychanalyste. Une initiative qui n'est pas du goût de Vadim, d'autant qu'il est sur une affaire qui le passionne.
Dans une petite chambre miteuse, la concierge de l'immeuble a découvert un vieillard mort, une balle dans la poitrine. Suicide concluent hâtivement les collègues de Bronsky. Mais ce dernier est persuadé qu'il s'agit d'un crime.
Il demande une autopsie et rapidement découvre qu'en plus de la balle dans le coeur, le vieil homme a été empoisonné et frappé à la tête.

Caractère bien trempé.
Qui a assassiné cet ancien harki ? Que faisait-il chaque mercredi dans des cafés de quartiers huppés ? Bronsky, en bon chien de chasse, ne lâche pas son os. Et malgré sa mise à l'écart du service, il va continuer à enquêter sur l'affaire avec l'aide de ses deux meilleurs éléments, l'espiègle et méridionale Mimi et le jeune stagiaire Johnny, dégoûté du retour à la terre promise après avoir échappé à un attentat aveugle en Israël. Et quand il remue trop la boue du passé, c'est le chef de Bronsky qui y va de sa gueulante. Mais il en faut plus pour ébranler notre héros, forte tête marquée aussi par cette fameuse "âme slave" . Cela permet à l'auteur de changer de registre et de signer quelques belles pages ou considérations sur la difficulté de vivre dans ce monde de fou.

«Vadim Bronsky, dernière mort avant l'oubli» de René Dzagoyan, Flammarion, 18 €

11.08.2007

La fascination du pire

Florian Zeller, jeune auteur de 25 ans aborde avec gravité dans ce roman la problématique de la création et de sa perception dans le monde musulman, l'Egypte en l'occurrence. Il met dans la bouche d'un de ses deux héros, Martin Millet, quelques vérités très éloignées de la pensée unique.
Martin n'y va pas par quatre chemins. Il déteste les pays arabes, cette religion et son corollaire de frustrations. Avec son collègue, écrivain beaucoup plus posé, modérateur et par ailleurs narrateur du roman, il doit donner une série de conférences au Caire à la demande de l'ambassade de France. Le choc des cultures sera frontal...
Ce roman nous entraîne dans des scènes parfois très tendues mais s'accorde de nombreuses respirations. Ainsi le narrateur, constatant qu'il n'a pas son téléphone portable, en tire cette constatation : en temps de guerre, "les mots avaient une force redoutable puisqu'ils décidaient des vies. On attendait, et on faisait confiance même sans nouvelle de l'autre pendant des périodes infinies. Aujourd'hui on commence à paniquer dès que l'on ne parvient pas à le joindre sur son portable. (...) L'angoisse a gagné du terrain. Nous sommes entrés dans une période sans retour qui signe la fin de l'attente, c'est-à-dire de la confiance et du silence." Entre les deux écrivains à peu près de la même génération, la confiance va petit à petit s'installer. Martin raconte son enfance malheureuse d'adolescent mal dans sa peau, trop gros et laid. Des confidences qui étonnent le narrateur : "Je n'aurai confié ma souffrance à personne, pour être absolument certain de ne chercher ni à l'exploiter ni à la dégrader. J'ai toujours été surpris par cette obstination collective à faire état de ses problèmes, de ses peines et de ses tracas.
Chacun estime devoir vider son sac au grand jour. Aujourd'hui, tout le monde rêve d'avoir une âme publique." Intelligent, pertinent, abordant des problématiques d'actualité, ce roman de Florian Zeller offre en plus un dénouement astucieux remettant tout en cause.
Et si "La fascination du pire" n'était qu'un polar un tout petit peu plus sophistiqué ?

"La fascination du pire" de Florian Zeller. Flammarion, 16 € (en poches chez J'ai lu, 8,30 euros)

30.07.2007

Bon appétit monsieur le critique

Quand un critique gastronomique sans le sou a des idées et des relations géniales, cela donne un roman se dégustant comme un plat dans un quatre étoiles.

medium_Alimentation_générale.jpgSortez votre bavoir, pourléchez-vous les babines, affûtez vos papilles : ce roman de Pierre Rival, se déroulant entièrement dans le milieu de la grande gastronomie française et internationale est un véritable délice. Il a ce brin de folie qui de plus en plus fait tout le sel de la grande cuisine actuelle.
Paul Rebell est critique de restaurants. Un beau métier où il faut avoir du coffre et un solide estomac. A l'abri du besoin, il vit beaucoup plus des largesses de sa femme, banquière, que des revenus de ses écrits. Quand son épouse décide de le quitter, il se retrouve rapidement dans une situation financière délicate. Mais cette péripétie n'est là que pour mettre un peu de suspense dans ce roman destiné essentiellement à dévoiler les coulisses de la vie d'un critique gastronomique. Pierre Rival sait de quoi il parle puisqu'il fréquente les plus grands restaurants du monde entier depuis des années.
Il raconte donc comment son héros va de table en table, goûtant à ce qui se fait de mieux, ne vivant que pour cette excellence, de plus en plus chère, de plus en plus rare. Un livre bourré d'anecdotes comme ce repas d'un couple dans un célèbre établissement. La dame décide du menu : pour son mari ce sera salade de carottes, veau aux carottes et en dessert un gâteau aux carottes. Explication de la cliente au maître d'hôtel interloqué : « Vous comprenez, monsieur baise comme un lapin, alors il mange comme un lapin ! »

Goût neutre et tête de veau
Paul Rebell pour s'en sortir va devoir composer avec sa banquière. Pas son ex-femme, mais la simple employée, peu sensible aux découverts, même s'ils sont provoqués par l'achat de vins ou de whiskies exceptionnels. Un passage du livre très réussi. Le critique est persuadé que la jeune femme, pourtant moderne et très dans le vent, ne saura pas résister au luxe d'un dîner dans un palace. Il a besoin d'elle pour obtenir un prêt permettant de créer une société sur le net pour donner à rêver aux fortunés. Accompagné de son fils, il organise un repas d'affaires qui se termine dans la suite présidentielle. Où comment faire croire à une petite employée de banque qu'elle aussi peut profiter de certains privilèges... Il y a beaucoup de cynisme dans ces scènes, mais c'est souvent comme cela que fonctionne ce milieu.
Pour preuve, la société de Paul Rebell, Alimentation générale, propose au client de passer une soirée dans le saint des saints, une cuisine d'un grand restaurant, pourvoir connaître les secrets de fabrication, discuter avec les chefs, s'approcher de la légende. Rebell profite de ses connaissances pour proposer des soirées inoubliables à de riches héritières.
Parmi ces clientes, une veuve chinoise désireuse de découvrir « l'ultime expérience gastronomique française ». Le critique va organiser la dégustation d'ortolans, petits oiseaux strictement protégés. Difficile de ne pas saliver en lisant cet extrait « Le jus de l'ortolan jaillit comme une flaque de soleil sus sa langue, les os craquèrent comme des bâtonnets d'encens sous ses dents, et de toute cette bouillie de jour et de nuit il sentit que l'âme du passereau, après avoir longuement infusé, communiait enfin avec la sienne. A cet instant précis, il ne faisait plus qu'un avec l'oiseau mythique. »
Il séduira la veuve, ira vivre à Hong Kong, découvrira le goût du neutre et sombrera dans une dépression redoutable ne se nourrissant plus que de pâtes à l'eau ou de riz blanc. Il ne devra son salut qu'à son plat préféré : la tête de veau sauce tortue, tout un roman...
« Alimentation générale », Pierre Rival, Flammarion, 14 €