03.03.2008

Arme temporelle secrète

Tim Powers, dans ce roman de science-fiction, récrit l'Histoire du début du XXe siècle.

Et si Einstein, en plus de la relativité, avait fait des découvertes encore plus révolutionnaires. Il est à l'origine de la bombe atomique, mais s'il avait inventé une arme encore plus redoutable et ne l'avait pas dit au président des USA ? Sur cette base, Tim Powers a construit « A deux pas du néant », un roman de science-fiction se déroulant en Californie, avec course poursuite de diverses officines pour s'approprier d'un secret déterminant pour l'avenir de la planète. La jeune Daphné, 12 ans, élevée par Frank Marrity, son père, veuf, vient de perdre son arrière-grand-mère, Grammaire. Morte sur le mont Shasta, au beau milieu d'un regroupement new age. Problème, une demi-heure plus tôt, elle téléphonait de la banlieue de Los Angeles, à 800 kilomètres de l'endroit où elle s'est éteinte. Daphné n'est pas une petite fille comme les autres. Elle parvient à lire les pensées de son père. Et lui fait de même.
Ce qu'ils ne se doutent pas, c'est que la disparition de la vieille femme va focaliser l'attention de plusieurs organisations secrètes sur leurs petites personnes. Le Mossad en premier lieu. Les services secrets israéliens, d'après Tim Powers, ont un autre rôle que de protéger Israël. Ils cherchent la fameuse arme inventée par Einstein pour empêcher qu'elle ne tombe entre de mauvaises mains. Ces mauvaises mains ce pourrait être les Vêpres. Ce groupe mystérieux, commandé par Rascasse, un Français faisant officie de méchant comme souvent dans l'imaginaire américain, est prêt à tout pour acquérir l'arme. Dans ses rangs se trouvent Charlotte Sinclair. Une jeune femme, médium, aveugle. Elle parvient cependant à voir, en pénétrant l'esprit des personnes qui ne sont pas trop éloignées d'elle.
Pour Frank et Daphné, tout va rapidement s'emballer et ils devront, à grandes enjambées, découvrir le passé de Grammaire pour stopper la machine infernale risquant de mener le monde à sa perte.
Tim Powers s'affirme comme un romancier à l'imagination débordante mais toujours argumentée par des faits scientifiques. Il entraîne le lecteur dans cet affrontement secret qui semble durer depuis la nuit des temps et qui, au passage, expliquerait l'incroyable sévérité de l'Eglise envers les Cathares.

« A deux pas du néant », Tim Powers, Denoël, 25 €

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27.11.2006

Les rats au pouvoir

China Miéville imagine un héros mi-homme mi-rat dans cette fantaisie fantastique tirée du joueur de flûte de Hamelin.

Saul Garamond, jeune Londonien vivant encore chez son père, rentre à la maison en pleine nuit. Il se couche sans dire un mot à son géniteur. Leurs relations ne sont pas au beau fixe. Saul, passionné de musique électronique n'a pas d'atomes crochus avec ce retraité qui a passé toute sa vie à militer pour la Révolution, affichant un portrait de Lénine dans son salon. Au petit matin, ce sont les policiers qui réveillent Saul. Et l'emmènent immédiatement au poste. Le jeune homme, en traversant le jardin, menottes aux poignets, voit la fenêtre du salon, sitié au premier étage, défoncée, un corps étendu à terre. Il comprend au cours des interrogatoires que son père a été assassiné et qu'il est le principal suspect.
Début de roman tout ce qu'il y a de plus classique dans le genre polar. China Miéville retrouve son milieu de prédilection, la science-fiction et le fantastique, quand Saul, le soir, est seul dans sa cellule. En pleine nuit, un personnage étrange parvient à le faire évader en passant par les toits. D'une force et d'une agilité incroyable, il prétend être le Roi des rats et son oncle. Saul découvre, au fil des heures, qu'il a effectivement d'étranges attirances pour les aliments en décomposition, qu'il aime aller dans les égouts et qu'il n'a pas du tout le vertige. En peu de temps, il prend conscience de sa part animale, pas de doute, lui aussi a des gènes de rat. Reste que son père a bel et bien été assassiné et que le Roi des Rats affirme avoir libéré Saul pour le protéger. Un redoutable tueur est à ses trousses.

Le carnage continue.
Les meurtres ne cessent pas, notamment dans l'entourage de Saul, du temps où il fréquentait d'autres jeunes passionnés de musique jungle. Un soir, alors que la police recherche Saul et que ses amis s'interrogent sur sa disparition, ce dernier, quittant sa cachette des égouts, a la tentation de renouer le contact avec eux. Mais il ne le fait pas. "Saul ne se faisait pas d'illusion. Il ne pourrait jamais revenir, il était devenu un rat. Il n'avait plus sa place dans ce monde, mais il y avait vécu et ses amis lui manquaient".
Cauchemar animal de violence et de mort, ce roman fantastique est une variation moderne de la légende du joueur de flûte de Hamelin, avec cependant des rôles inversés, le musicien faisant montre d'une incroyable cruauté envers les animaux, tous les animaux, y compris les humains. Un joueur de flûte qui découvre dans les incroyables possibilités du mixage de la musique, une solution pour décupler la puissance de ses airs obsédants. La scène finale, au cours d'un immense concert de musique jungle, folie collective meurtrière entre hommes et rats, devrait longuement rester ancrée dans votre esprit.

"Le Roi des Rats" de China Miéville, éditions Fleuve Noir, 20 euros.

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Perdido Street Station en poche


China Miéville fait partie de ces auteurs très productifs. Ainsi son précédent roman, « Perdido Street Station » vient d'être publié, sous la forme de deux gros volumes de 430 et 530 pages, en édition de poche. Sans véritablement être de la Fantasy, cette histoire entraîne le lecteur dans un monde plus industrieux que magique. Jusqu'à l'apparition d'un homme-oiseau désireux de retrouver ses ailes. Un savant mène des recherches pour l'aider. C'est au cours de ces expérimentations que des monstres volants, des gorgones, envahissent la ville et la menacent. Un thème, la part animale des humains, semblable au « Roi des rats », mais avec un côté science-fiction beaucoup plus marqué. (Pocket, 7,50 et 8,60 €)

12.11.2006

La Tour de Babylone

Ces huit nouvelles de science-fiction écrites par Ted Chiang entre 1991 et 2002 ont remporté de très nombreux prix.

Ted Chiang est un surdoué de la littérature de science-fiction. Mais ce n’est pas un stakhanoviste. Les huit nouvelles reprises dans ce recueil, écrites entre 1991 et 2002, représentent toute son œuvre. Il vit dans la région de Seattle et travaille dans l’industrie informatique. L’écriture n’est donc qu’une occupation occasionnelle. On pourrait presque le regretter tant ses textes sont forts et aboutis. « La tour de Babylone », la nouvelle donnant son nom à ce volume, raconte l’ascension de deux mineurs sur la tour de Babylone, si haute qu’il faut quatre mois pour atteindre son sommet. Mais que vont faire des mineurs de fond au sommet de cet édifice tutoyant les étoiles. Tout simplement creuser dans le ciel, ce plafond inimaginable atteint par les maçons. Car Ted Chiang a imaginé que le haut a rejoint le bas dans ce monde sans limite. Une nouvelle mystique et aérienne.

Intelligence supérieure
Ambiance totalement différente dans « Comprends ». Le héros, après quelques heures passée dans de l’eau glacée, se retrouve dans le coma. Il devient alors cobaye pour un nouveau traitement pouvant, en théorie, ressusciter les neurones morts. Mais plus le traitement avance et plus il comprend que son intelligence, comme libérée, atteint un niveau jamais envisagé. Devenant un animal de foire, il est obligé de prendre la fuite pour préserver sa liberté. Ses capacités intellectuelles hors du commun lui permettent de déjouer tous les pièges tendus par les services gouvernementaux. Mais être plus intelligent n’empêche pas de devenir complètement paranoïaque. Et au final il découvrira qu’il y a toujours plus intelligent que soi…
On retiendra également de ces 340 pages une nouvelle revisitant complètement le mythe du Golem. Dans une réalité parallèle, le simple fait d’écrire une formule sur un être d’argile permet de l’animer. A chaque formule correspond une action. Toute une industrie s’est développée autour de ce concept, les golems prenant petit à petit la place des ouvriers. Mais que deviendra le monde quand le premier golem sachant écrire verra le jour ?

Références scientifiques
Les amateurs de rencontres extraterrestres se délecteront de « L’histoire de ta vie ». Une mère raconte à sa fille son enfance à travers son travail du moment : traduire les propos de créatures apparues soudainement sur terre. Une nouvelle très scientifique comme celle racontant la longue et inexorable dépression dont est victime une mathématicienne découvrant une formule remettant totalement en cause tous les fondements des mathématiques. Loin de se contenter d’un seul univers ou style, Ted Chiang alterne genres et situations, multipliant les inventions, littéraires ou narratives. Il paraît selon sa biographie officielle « que depuis quelques années il réfléchit à la possibilité d’écrire un roman. Aux dernières nouvelles, il n’en a pas écrit une ligne… » Ces huit nouvelles se dévorant rapidement, le lecteur risque de regretter la lenteur de cet auteur trop rare.
« La Tour de Babylone », Ted Chiang, Denoël, 20 €

01.07.2006

Notre passé fout le camp

Andrew Wiener joue avec deux réalités parallèles pour donner encore plus de relief à son histoire de détective privé du futur.

Amateurs d’histoires alambiquées, ce roman de science-fiction inédit d’Andrew Wiener devrait totalement assouvir votre vice. Cela débute comme un polar américain classique. Joe Kay est détective privé. Blasé, pas très vaillant, il s’est spécialisé dans la recherche des personnes disparues. Sa ténacité et son opiniâtreté font qu’il est devenu au fil des affaires le meilleur dans son secteur d’activité. Quand Victor Lazare, avocat, pénètre dans son bureau pour lui demander de retrouver Walter Hertz, simple cadre aux archives municipales, Kay accepte et, tel un fauve reniflant la piste fraîche d’un animal, il va rapidement plonger dans le passé du disparu.
A priori, Lazare agit pour le compte de la femme de Hertz. Ce dernier aurait filé après avoir rencontré une autre femme, Marcia Tromb, une peintre. Or, dans ce futur très aseptisé décrit par Andrew Weiner, les artistes ont très mauvaise presse. Accusés de propager des idées subversives, ils ont rarement l’occasion de s’exprimer librement.

Disparition inéluctable
Les doutes de Kay vont naître quand Marcia va lui prétendre mordicus que Hertz n’est pas marié. Sa femme ne serait qu’une actrice embauchée pour donner le change. En se penchant sur le passé de Hertz, Kay va réaliser que toutes les traces de l’existence de l’archiviste sont en train de s’effacer. Les personnes l’ayant connu vont lentement mais sûrement disparaître. Hertz est en train de s’évanouir. Seule la mémoire de Kay va le pousser à prolonger son enquête. Mais pourquoi retrouver cet homme puisque même le commanditaire semble n’avoir jamais existé ? Un cauchemar ? Non, la découverte par Kay que sa réalité n’est peut-être qu’une vaste mise en scène. Et il fait de plus en plus attention aux graffitis ornant les murs de la ville. Des appels à la révolte ou à une certaine prise de conscience comme « franchis la ligne », « la réalité n’est que temporaire » ou « rendez-vous au mur ». Pour tenter de comprendre ce qui lui arrive, il entre en contact avec les jeunes taggueurs. Ces derniers, se cachant dans les tunnels désaffectés du métro, lui expliquent que, régulièrement, les autorités effacent la mémoire de certains habitants et les déportent hors de la ville. Kay, très sceptique au début, finira finalement par accepter ce fait quand il lui sera impossible de franchir un pont. Au-delà d’une certaine limite, il perd connaissance, comme plongé dans un brouillard noir et dense, incapable d’agir mais surtout de se souvenir de son identité.

On reprend les mêmes…
C’est sur cette scène que s’achève la première partie assez ténébreuse de l’histoire. Nouveau début avec l’entrée en scène de Joseph Kaminsky, le meilleur limier de la ville. Un certain Victor Lazare lui demande de retrouver sa femme, disparue depuis quelques jours. Le lecteur a l’impression de revoir le même film mais avec un nouveau décor et des acteurs différents.
Le détective, lui, ayant de vagues souvenirs de la précédente affaire, se pose de plus en plus de questions sur son monde. Ne serait-il pas un simple jouet dans les mains de savants fous à la recherche de cobayes dociles ? En toile de fond de ce roman déroutant, il y a l’interprétation des rêves. Mais est-ce véritablement des rêves ? Pourquoi pas des réminiscences de réalités parallèles ou de vies antérieures ? Andrew Wiener semble prendre beaucoup de plaisir à décrire la dérive de son héros, de plus en plus dépassé, de plus en plus individualiste, de plus en plus humain, tout simplement…

« Boulevard des disparus », Andrew Weiner, Folio SF, 7 €