« Des cartables pour le Maroc | Page d'accueil | COMPIL' / OPINIONS »
21.03.2008
COMPIL'/ COMPOSTELLE
C1 LE PUY EN VELAY
Juste après mon divorce, j'ai fait le Chemin de Saint-Jacques.
Je suis parti du Puy-en Velay, un premier septembre. Il faisait beau.
C'est idiot à dire, mais dans le train qui me conduisait au Puy, "Le Cèvenol" qui longe l 'Allier et s'arrête à Langogne, j'en menais pas large.
Arrivé au Puy, j'ai fait le tour de la ville qui est fort agréable, avec ses curieuses églises et sa cathédrale perchées sur des pitons rocheux. En fait les cheminées de lave des volcans éteints et dissous (et dix sous, c'est pas cher ;-)).
J'ai bien vu errer dans les ruelles et discrètement dans la cathédrale de basalte noir, une jeune fille, que j'ai identifiée comme une allemande, à sa tenue fonctionnelle et sa façon de boire une bière à la terrasse d'un café...
Je suis allé à la salle paroissiale, où on nous a expliqué le "Chemin, servi un "kir" et donné une coquille Saint-Jacques en échange d'une obole.
Une bande de joyeux lascars, quadragènaires en goguette, qui avaiet prétendument fait le (Tour du?) Montblanc, promettaient d'avaller les étapes au rythme de 30 à 40 km par jour... On en reparlera....
Puis, je suis allé manger un boudin noir aux lentilles, spécialité du Velay, dans un resto de la vieille vieille, qui attendait les touristes comme le chat blasé attend les souris sans même lever un sourcil.
La nuit, j'ai fumé un cigare sur les marches de cathédrale (j'en avais pris dix, un par jour) et je suis allé me coucher dans une chambre borgne. C'était ça ou partager une chambre avec un irlandais bavard et caustique.
Le lendemain matin, j'ai zappé la messe de bénédiction, après des hésitations et je me suis mis en marche sous un temps maussade.
C2 LE DEPART
Donc le 2 septembre 2004 au matin, me voilà sur le Chemin.
Ça commence par une montée terrible, "à vous casser les pattes". Je m 'arrête et qu'est-ce que je vois ? Deux charmantes marcheuses qui se sont font porter en haut de la colline par un taxi.
_ Y a d'la triche.
Mais aussi, j'aperçois ma jeune allemande en bas de la côte, qui la gravit doucement.
Moi, pas bête, je ralentis le pas.
Soudain, en face, les lascars de la salle paroissiale, qui avaient quitté le Puy en même temps que moi et y retournent dare-dare, en me faisant de grands signes comme dans le film de Tati, "Les vacances de Monsieur Hulot". Vous savez les deux types qui se croisent avec des bidons d'essence vides...
Je leur demande s'ils ont oublié quelque chose.
_ Non! Ils me disent, on suit le chemin, on est dans le bon sens, c'est indiqué...
_ Impossible, que je leur dis, d'où on est, on voit le Puy. Sans doute quelqu'un qui a retourné une pancarte...
Mais y veulent pas en démordre.
Boussole et carte à l'appui, chacun essaye de convaincre l'autre (moi je cherche peut-être à gagner du temps pour laisser la jeune allemande me rattraper...).
Têtus comme des mules, ils poursuivent leur chemin. Je ne les reverrai que tard dans la nuit à l'étape du soir.
Une heure qu'ils sont partis et déjà perdus...
C3 LA RENCONTRE
Donc pas bête, je laisse la jeune allemande me dépasser, et quand elle est ma hauteur, je dis : "bonjour!".
Très fort, hein comme technique ?
Après on parle. Surtout moi. Elle, très calme et attentive. Elle me dira plus tard qu'elle n'était pas sûre de son français. Elle a tord, il est excellent.
Ah! Ces allemands ! Modestes, discrets, pointilleux dans l'effort...
Mais elle marche a un train d'enfer, pas moyen de flemmarder en chemin, de visiter le moindre petit lac de montagne...
Le chrono, la montre, l'étape...
Le lendemain finalement, je l'initierai au charme des petits chemins.
Ne vous méprenez pas, on est restés sages. Enfin dix jours...
Faut dire qu'elle était plus jeune que moi.
Et puis c'est pas l'esprit du chemin.
Et puis mon ex-femme m'avait dit que plus personne s'intéresserait à moi...
C4 GITES D'ETAPE
Le Chemin de Saint Jacques, c'est des petites auberges, des gîtes d'étapes, des monastères ou des prieurés qui ont ouvert des chambres et des dortoirs pour héberger les pèlerins.
Le repas du soirs et le petit-déjeuner sont généralement inclus, à des prix et qualités, qui varient du simple au triple.
Certains privilégient la convivialité, d'autres la rentabilité. Rien de nouveau sous le soleil de Satan.
Quelques communes mettent à la disposition des pèlerins les moins fortunés, une salle communale où ils peuvent manger et dormir.
De rares puristes et des "durs à cuire" dorment sous la tente ou à la belle étoile, mais le poids du sac est un handicap terrible.
"Voyagez léger" telle est la devise pratique du pèlerin.
Et puis les meilleurs moments de la journée sont ceux de l'étape du soir, quand crottés et fourbus, vous mettez les pieds sous la table, que le vin coule à flot, et que chacun raconte l'histoire de sa petite journée ou de sa vie...
Toutes les nationalités se côtoyent, avec un prédilection pour les retraités.
Ce doit être un grand pays que celui-là.
C5 DJEBEL TARIK
Le Chemin de Saint Jacques, c'est beaucoup de petites églises, des chapelles et leurs vitraux...
Ça, c'est Saint-Jacques avec son drôle de chapeau de brousse, relevé sur le devant, sa coquille Saint-Jacques, son bâton et sa gourde, une coloquinte creuse...
Le mythe de Saint-Jacques est une belle invention des croisés (une opération marketing, dirait-on aujourd'hui) pour drainer les ordres templiers et des millions de chrétiens en Castille, afin de contenir et repousser les infidèles. Les maures, qui avaient pris le contrôle de la péninsule (et qui y restèrent 700 ans) après le franchissement du détroit par le berbère Tarik (d'où le "Djebel Tarik", notre Gibraltar, ou plutôt celui des anglais, une épine dans le pied de l'Espagne contemporaine...)
Il y a des lieux comme ça qui font toujours parler d'eux...
C6 PIERRE SECHE
Sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle :
Un hébergement de fortune, une "capitelle", un "mazet", un "cabanot", une "borie", un "clapas", selon la région où l 'on se trouve.
Abri de berger, remise de fortune, doublés d'une volonté d'optimiser les pierriers et le temps des hommes à la morte saison...
Les régions calcaires du sud de la France* sont fécondes de ce genre de construction.
Les pierres sont légèrement inclinées vers l'extérieur, "en écaille de poisson", aucune goutte d'eau ne rentre.
Pas de liant, pas de bois, juste des pierres sèches, la main et le "savoir faire" de l'homme...
De la belle ouvrage !
* Mais on en trouve également en Bourgogne et en Vendée, et pour les pays étrangers, en Irlande, Espagne, Crète, Malte, Palestine...
C7 BAIGNADE
Les débuts du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle du Puy-en-Velay à Figeac, sont très beaux et très durs.
Une succession de plateaux calcaires (des causses) entrecoupés de vallées profondes comme les parts d'un gros gâteau.
S'il y avait une passerelle, il suffirait de 10 minutes pour passer de l'un à l'autre. Mais il faut deux à trois heures de descente et autant pour remonter.
Quoi qu'on en dise la descente est plus mortelle, pour les talons, genoux, muscles et tendons, que la montée, qu'on ne peut de toutes façons avaler qu'à son rythme.
Tels le lièvre et la tortue, je vois nos quatre lascars de la salle paroissiale (lire Compostelle 1, plus bas) nous dépasser tonitruants (et même Tony truand), avec des bâtons de pèlerin énormes, usant leur salive et leur voix, gaspillant leurs efforts par des jets de pierres stupides et des moulinets...
Chaque jour qui suit, nous en laissera un à l'agonie au bord du Chemin. Tendinites violentes, inflammation aiguë, ampoules phare de Pouligen, chutes rocambolesques...
Une rivière en bas de la vallée. On transpire. Je propose à Ingrid*, (j'ai changé le prénom à sa demande), une petite pause.
On est en septembre, il fait beau, la plage de sable fin est déserte. Je prends mon maillot et je me baigne.
Ingrid, n'a pas de maillot.
Je me retourne, elle se baigne nue... Je fais semblant de pas voir.
On peut toujours dire que c'est une pratique courante en ex-RDA, où elle est juriste. Le régime communiste tolérait et encourageait le naturisme familial. C'était une liberté gratuite.
photo godillots
Notez les godillots avachis, juste à côté de Ingrid, oubliés sans doute par un pèlerin les pieds en sang...
C8 LA CASSE
Les pros du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle vous le diront, les premiers jours, tout le monde marche en chantant, nez au vent.
C’est le troisième, que ça casse.
A trois jours du départ, Saugues en Gévaudan, est probablement la ville de France, qui a la plus forte concentration de pharmaciens, de marchands d’espadrilles et de postiers.
L’équation est simple. Le pèlerin arrive les pieds en sang.
Il se traîne péniblement jusqu’à la pharmacie qui lui délivre des onguents.
Puis chez le marchand qui lui vend des espadrilles et se charge de réexpédier ses lourds brodequins à son domicile.
Et à la poste, il trouve des emballages pré timbrés pour se soulager du surplus et superflu :
Tente, réchaud, gamelle, jumelles, longue-vue sur pied, rations de survie, jerrycan, "doudounes", purificateur d’eau douce, GPS et balise Argos, cordes et mousquetons... Parfaitement inutiles sur le goudron et les chemins.
Que les imprudents impétrants et les impudents pénitents* ou leurs mamans, amies et mamies avaient bourré dans les sacs à dos.
C9 REPAS D ETAPE
Au soir du deuxième jour, Ingrid et moi, (prénom changé à sa demande) la jeune allemande avec qui je chemine sagement, on est (presque) frais comme des gardons. Rappelez-vous la baignade dans la rivière, le matin…
On a payé le troisième jour, comme les autres. Les rotules ont dégusté.
Si vous faites Compostelle, ne manquez pas à Saugues, une des meilleures adresses du Chemin, celle de Mme Martin. Elle vous accueillera comme des rois.
La nourriture est copieuse, l’ambiance familiale, le vin à volonté. Et même quand il n’y a plus de place à table ou à dormir, il y en a encore. Mme Martin ne laisse personne sur le chemin.
Le soir, au repas, un policier, en pull et jeans, d’une gentillesse et d’une drôlerie infinie. Et ses deux amies, infirmières psy, d’une grande humanité.
Les conversations vont bon train, le vin aussi.
Ingrid a les lunettes embuées et les joues rouges. Deux ou trois verres n’y sont pas étrangers. Je traduis pour elle, les conversations qui virent à l'argot des métiers.
Sa soif d’apprendre et notre soif tout court, font qu’on se retrouve tous les deux, à la fin du repas, la nuit sous les étoiles, un peu gris (ein bischen grau).
La suite demain, coquins...
C10 COMPO-STELES 1
Beaucoup de stèles et calvaires le long du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Une tradition veut qu'on ajoute un petit (ou gros) caillou sur la stèle et que l'on fasse un voeu. On en voit plusieurs au pied de cette croix. Les croix elles-mêmes ont parfois des formes bizarres et inexpliquées. L’influence des Croisés revenus de Terre Sainte n'y est sans doute pas étrangère.
COMPO-STELES 2
Concernant les nombreuses croix et stèles le long du Chemin de Saint-Jacques et plus généralement dans nos campagnes, plusieurs théories (qui ne sont pas contradictoires) s'affrontent :
* Les croix auraient été placées à la croisée des chemins pour servir de repères aux pèlerins, à une époque ou peu de gens savaient lire. Pas bête.
* C'était évidemment l'occasion d'exprimer sa piète, ou d'en rappeler la nécessité.
* Une théorie, veut que le christianisme éprouvant des difficultés à éradiquer les croyances druidiques (qui persistèrent dans les campagnes, longtemps après l'avènement du christianisme) aurait substitué ses croix, en lieu et place de stèles votives païennes (vieille technique de récupération idéologique).
* On trouve encore des traces du culte celtique dans certaines pratiques et croyances populaires, comme celles du gui, des Feux de la Saint-Jean, des potirons illuminés à la Toussaint, des guérisseurs, ou des "Rosières"...
* Les Rosières sont ces jeunes filles en âge de se marier, vierges (présumées) et désignées par la communauté villageoise, à l'orée du printemps, comme des modèles de vertu et de chasteté.
* Comment ne pas voir dans cette pratique, la survivance primitive de l'offrande sacrificielle d'une jeune vierge aux dieux pour les apaiser ?
* La coutume subsisterait dans quelques villages. Bien que nos jours, trouver une vierge au fin fond du Berry, relève d'un pari audacieux...
C11 SOUS LES ETOILES
On s'est retrouvé un peu "gris" devant l'auberge. C'était une pure coïncidence, car Ingrid a dit qu'elle allait se coucher et moi aussi.
Ça tombait bien, car j'avais pas su lui dire que j'aurais aimé me promener, avec elle, la nuit sous les étoiles.
On y était.
La nuit, quand on est deux, que tous les bars sont fermés, qu'est-ce qu'on fait ? On se promène, on écoute les bruits de la nuit...
Parfois les chapelles, les églises, les murailles, prennent des colorations particulières, sous les étoiles.
Alors on s'assoit, et on écoute. On écoute la voix de celui qui parle, et le silence de l'autre...
La voix prend des intonations étranges, c'est une musique qui en dit long...
Bien sûr, j'aurais pu l'embrasser, ça évite de parler...
Mais je ne l'ai pas fait, ce jour-là. Et pourtant, je crois qu'elle n'aurait pas refusé.
Tard dans la nuit, on est rentré.
Elle, dans sa petite chambre. Moi, dans la mienne, immense, avec un lit pour trois, comme on en faisait autrefois.
J'avais un peu bu, du mal à dormir. L'ivresse du chemin, l'ivresse tout court, et cette jeune fille qui me trottait dans la tête... Trop jeune pour moi.
Et cette phrase, de mon ex-femme, qui me tambourinait le cerveau " Plus personne ne voudra de toi..."
Alors, le lendemain, j'ai décidé de ne pas me réveiller, de la laisser partir, passer son chemin.
Lui laisser la possibilité de réduire à néant mes sentiments.
"Courage fuyons" disait Napoléon. Ou "la seule victoire en amour, c'est la fuite" (du même tonneau).
Car j'étais dans le doute, le doute le plus total...
Le soleil s'est levé... Un à un, les pèlerins ont quitté l'auberge. J'ai tiré la couverture et j'ai somnolé...
_ Trois petit coups, elle a frappé trois petits coups, au carreau...
* Ingrid, qui est trop modeste, ne veut pas que je mette des photos d'elle, elle me pardonnera, sur celle-là on la reconnaît pas.
C12 LE CLOITRE
Le Cloître de Moissac, un des plus beaux de France. Donc du Monde.
Notez l'alternance des colonnes simples et doubles (une fantaisie), les chapiteaux sculptés (tous différents) et les arcs brisés (bien que d'architecture romane).
Même si Moissac est une ville déprimante. Comme Rodez ou Mazamet... Je vais me faire des ennemis...
Alors, je vais vous dire, dans le genre petite ville du Sud de la France, j'aime Millau, Pèzenas, Saint-Jean-du-Gard, Anduze, Figeac, Castres, Condom, Moncuq... (les 3 dernières, c'est pas des gros mots).
Je m'étonne qu'il n'y ait pas un club des villes érotiques ou éronymiques, comme Condom, Loches, Bourg-Madame, Bourg-la-Reine, Trie-Sur-Baise... Voire Garges-les-Gon(z)esses.
_ Ginette me dit que bourrer, s'écrit avec deux "R"...
C13
Très belle ville de Cahors sur le Chemin de Saint-Jacques, avec un petit diable sculpté et accroché à une des tours du pont...
La photo est prise de la colline qu'il faut grimper dès le passage du pont, dur, dur...
,
C14 SAINT-CIRQ
De très beaux villages, tout le long du Chemin de Saint-Jacques, ici de mémoire, Saint-Cirq-la-Popie, dont l'accès proche de la verticalité, confine au sacerdoce. Bonjour les mollets...
14:15 Publié dans Voyage/Tourisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


