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26.05.2008

La défaite d'Abel

Le festival de Cannes n'a pas trahi l'ambition qu'il affichait à son ouverture. On annonçait un palmarès « politique », on l'a. On l'a même jusqu'à satiété puisque c'est l'Education nationale, décernant son propre prix au film « Che », figure ô combien enracinée dans l'imaginaire estudiantin, qui obtient, au travers du «vécu» d'une classe, la Palme d'Or, avec le film «Entre les murs», de Laurent Cantet, à l'intitulé si carcéral.
Ce docu-fiction est une défaite du cinéma. Le 7e art s'enterre de lui-même dans la sociologie plutôt que chercher à réanimer le monde, à lui mettre et à se mettre lui-même des ailes. Cannes est allé au bout de sa logique, après avoir «cannesnisé» un genre cinématographique dont Michaël Moore est une sorte de parangon.
Peut-être ces succès ne sont-ils des succès que parce qu'ils parlent à la part la plus médiocre de la nature humaine, celle qui se regarde soi-même et qui ne regarde plus le monde aboutissant à ce morne consensus de pellicule qu'«Etre et avoir» avait déjà inauguré à sa façon.

1930 : Abel Gance, qui savait si bien penser la complexité humaine avant de manier la caméra, rêvait au sortir de la grande boucherie de 14-18 à une totale résurgence.
«Pour les chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle, dit Zarathoustra, et le cinéma serait-il cette nouvelle lyre aux cordes de lumière? Certes, les vérités entrent par les yeux et se détruisent par les oreilles. (...) Mais comme les gens sont bêtes. Les drames qu'on leur fabrique au cinéma sont pour moi d'une cocasserie irrésistible...». Je relis quelques passages de son livre «Prisme», dans son édition originale de 1930, que j'ai toujours auprès de moi. C'est un livre-cinéma, chaque page voit défiler l'imagination et la pensée, sans doute le génie. Dans un de ses carnets de novembre 1918 qu'il cite, Abel Gance se lance presque le défi de créer «une trêve de l'Homme»:
«Je ne sais pas... Les trains sont emballés sur la descente vertigineuse, et on active les chaudières pour savoir qui le premier touchera l'abîme... Leur montrer des images... des images d'enfants... Peut-être Saint-Sulpice fait-il aussi des miracles...
Etre très riche et par un subterfuge colossal, dussions-nous à plusieurs y laisser nos existences pour lui donner une apparence de vérité, trouver le moyen de faire croire aux belligérants à une invasion de Martiens par exemple, avec l'aide de quelques complicités scientifiques célèbres pour donner des assises de réalité certaine. On oublierait vite la guerre de peuple à peuple pour penser à l'autre qui se prépare et tous, amis et ennemis, ne se mêleraient-ils pas pour défendre la Terre, la Vie ? Lorsqu'on apprendrait la gigantesque mystification, il serait trop tard pour continuer la bataille où on l'avait laissée...
Mais les hommes n'aiment que les mensonges qui leur coûtent cher, et celui-ci serait trop facile»
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Orson Welles a-t-il été inspiré, en 1938, par cette songerie de mystification ?

Cinéma, cinéma, cinéma... En 1974, Jean-Claude Pinoteau prenait acte de 1968 dans son film «La Gifle» avec la débutante Adjani, lycéenne passionnée éprise de liberté, face à son père incarné par Lino Ventura. Il décrivait un fossé entre deux générations.
C'est comme une déduction naturelle, qu'aujourd'hui des élèves du collège parisien Françoise-Dolto, soient, à égalité avec leur prof, les stars de cette production cinématographique dédiée à la pédagogie.
Dans un extrait, le dialogue entre le professeur et ses élèves voit le professeur demander à ses élèves, qu'il l'autorisent à expliquer pourquoi faire l'effort de la langue. Au milieu d'un certain chahut, un élève lui accorde cette permission collective.
Jean-Claude Defaux, principal du collège parisien Françoise-Dolto dont certains élèves ont tourné dans le film "Entre les murs", Palme d'Or du festival de Cannes, a expliqué lundi qu'il "veillerait" à ce que les enfants "restent des élèves".
Peut-être, au delà de ce groupe représentatif, faudrait-il que les élèves redeviennent des élèves et que les professeurs redeviennent des professeurs.

Je préférais le ralliement au savoir, à l'intelligence qui émanait du «Ô capitaine mon capitaine» du «Cercle des poètes disparus» pour parler de transmission de savoir. Ou encore «A la rencontre de Forrester». Ou encore «Will Hunting», du même Gus Van Sant. Ou encore, «The ressurection of champs», avec Samuel L. Jackson.
Les transgressions y étaient lumineuses, vivantes, vibrantes.
C'est vrai, c'est de la fiction.
Oui, c'est du cinéma, qui part sans doute souvent d'une réalité plate pour lui donner du relief et du sens, comme les Grecs ont fait leur théâtre, développé le sens de la tragédie et inventé ses héros, construit un rapport et une distance à la réalité qui donne sa saveur à l'humain.
Lequel des deux cinémas ment le plus? Celui qui vole, fait rêver, ou celui qui choisit de rester terre à terre.
Hier, une jeune fille interrogée, se plaignant de l'Education nationale d'une certaine manière, a dit qu'elle aimerait avoir un prof comme celui d'«Entre les murs».
Elle a tout dit.