mercredi, 30 janvier 2008

Les masques de Venise

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Venise est douce jusque dans le nom qu’elle porte. Comment ne pas l’aimer ?
Elle sait ne pas être une « gondoland », une ville-musée sentant la naphtaline et l’odeur des marais pour peu qu’on y vive ne serait-ce que quelques jours au milieu des vraies gens qui l’habitent, qui se débrouillent au quotidien avec cette insularité contraignante. Tout passe par les canaux : nourriture, équipement, ordures, vivants et morts… Nombre de Vénitiens finissent par se lasser de ces inconvénients pour prendre pied sur le continent, à Mestre à Marghera ou plus loin, là où est le travail, là où la vie est moins chère, là aussi où les Fiat, les Lancia, les Alfa, et bien sûr les Ferrari peuvent lâcher la bride à leurs chevaux fougueux. Venise a ainsi perdu plus de la moitié de ses habitants en moins de cinquante ans, véritable exode que l’afflux massif et constant des touristes pressés de numériquement capter le Rialto, San Marco, San Giorgio, l’Arsenal ou le Pont des Soupirs ne masque même plus… voilà donc l’affaire : Venise perd son masque.
Alors le Carnaval est là pour lui voiler la face. Mais derrière ces masques baroques, raffinés, ouvragés, magnifiques en un mot, se cachent souvent des étrangers — beaucoup de Français d’ailleurs — qui posent romantiquement devant d’autres étrangers, — beaucoup de Français d’ailleurs — boulimiques d’images « exotiques »…
Dans des quartiers excentrés, à peine masqués, pour « marquer le coup », sont les vrais Vénitiens plus ou moins concernés par cette fête étrange, peu authentique mais ô combien lucrative.
Allons ! On aime Venise, malgré tout, Venise hors du temps, hors des routes, où l’on aime se perdre sans jamais s’égarer.

lundi, 03 septembre 2007

Marines


Photoshop est un logiciel de retouche d’images bien connu des amateurs de photographie, très utilisés par les professionnels.

Il permet de faire de son ordinateur un laboratoire photo, un atelier de retouches et même de trucages…
Si vous voulez voir en une minute exactement ce qu’on peut faire avec, regardez la publicité de Dove, elle est édifiante.

Récemment Paris-Match a utilisé Photoshop pour faire très simplement disparaître en quelques clics les bourrelets de notre Président, bourrelets qui juraient avec son image de sportif. Comme quoi la presse pro-majorité n’est pas pour le développement du râble…

J’ai utilisé ce logiciel pour m’amuser un peu pendant les vacances avec des images dont le thème est assez marin. Je n’ai pas recadré, j’ai poussé mes photos aux franges de l’analogique… Ça n’est qu’un amusement, pas plus, des images d’été qui ne disent pas autre chose que ce qu’elles montrent.

Dimanche, j’irai à Perpignan voir Visa pour l’image, il sera temps alors de poser son regard sur des images qui font plus que dire le monde, elles, car elles le crient sans qu’on l’entende vraiment.

vendredi, 06 juillet 2007

La Maison Carrée


Elle n’est pas carrée. Elle n’est pas vraiment une maison. Si maison elle fut, ce fut en quelque sorte et de prime une maison de la jeunesse, vouée en fait à deux ados, Caius et Lucius, les rejetons d’Auguste.
Ce temple païen a servi plus ou moins de Capitole, de mosquée, d’écurie, d’église, d’entrepôt de vivres, a failli servir de tombeau. Son histoire très mouvementée nous montre surtout le peu de cas que les Nîmois ont fait par le passé de ce magnifique édifice, à tel point qu’ils en reçurent une engueulade mémorable de la part de François Ier et que Colbert, plus tard, forma le vœux – non exaucé, vous l’auriez deviné – qu’elle fût démontée pierre par pierre et reconstruite à Paris …
Elle est à Nîmes, bien à Nîmes, cette Maison Carrée, elle est sur mon chemin quotidien et je me dis que je suis mieux loti que d’autres qui par exemple voient derrière les vitres embuées de leur RER bondé d’autres espèces de maisons, bien plus hautes, bien plus nombreuses, bien plus habitées et cependant bien plus inhospitalières.
Est-elle belle ?
Nous ne la voyons pas vraiment comme les Nîmois du premier siècle l’ont vue. Elle était au centre d’un ensemble plus vaste, le forum, riche de galeries, de colonnes, de statues, de parements de marbres colorés, elle était blanche de ses parpaings de calcaire extraits dans de proches carrières, le même blanc sans doute, que sa façade sud a retrouvé il y a peu, après restauration, et qui nous surprend, habitués que nous sommes à la patine qu’on pense originelle des pierres bimillénaires.
Elle est là, imposante et fragile, témoin de son époque et des siècles en allés, toujours debout malgré les avatars, au centre d’un nouveau forum, en face d’une autre maison, de la culture celle-là, dont les fluettes colonnes de métal sont un lointain hommage à l’élégance antique. La vie est revenue dans cette agora, beaucoup de jeunes, de Juventes, de Princes de la Jeunesse comme on pouvait le lire sur la dédicace du frontispice. Ils tanguent acrobatiquement sur des skates, des rollers ou des vélos BMX, ils lézardent sur l’étroite bande du podium qui supporte le temple « pseudodiptère » – comme disent les spécialistes –, les pieds dans le vide, bouteilles ou canettes à la main, ils sont assis sur les gradins du parvis de la médiathèque et refont le monde ou hurlent dans leurs portables qu’ils sont là où ils sont, ils prennent l’air et des cafés sous les grands parasols de toile écrue. Les touristes sont là, aussi, qui se photographient à la va-vite devant le monument et sont les seuls à y entrer pour voir… voir quoi au fait ? Les Nîmois l’ignorent. Leur Maison Carrée est un écrin sans bijou, un contenant sans contenu, un extérieur sans intérieur. On discute, on flâne, on glande, on boit, on fume, on mange, on danse, on chante, on joue, on manifeste autour, que demander de plus ? Elle est un élément de la culture urbaine, elle tisse à elle seule sa grande pelote de lien social, elle n’est pas une ruine, en un mot, elle est le vrai cœur battant de la ville. C’est juré, on ne la démontera pas, pierre après pierre, pour la fourguer aux Parisiens.

jeudi, 28 juin 2007

Jimmy, terreur des 2 CV



Jusqu’à l’âge de seize ans j’ai vécu à Cerbère, dernier village français avant l’Espagne, sur la Côte Vermeille. Notre maison surplombait la nationale 114, aujourd’hui reclassée RD 914 − ce qui a un petit côté Star Wars à mon goût.
L’été, lors de la transhumance transpyrénéenne, notre étroite, sinueuse – et cependant nationale – route des vacances, accrochée aux derniers contreforts des Albères, ressemblait à un de ces sadiques rubans attrape-mouches qui pendaient aux plafonds des maisons de nos grands-parents. L’autoroute n’avait pas encore percé les flancs du Perthus et les « estivants » s’agglutinaient sur cette petite bande de bitume avant de péniblement franchir le col des Balistres, la frontière, et enfin de s’ouvrir la voie royale vers Port-Bou et la Costa Brava où ils pourraient enfin profiter du soleil et d’une magique peseta qui allait faire de leurs francs une devise de nantis…
Derrière nos volets mi-clos, bien à l’abri du soleil mordant que seuls de fous étrangers pouvaient rechercher avec autant d’ardeur, nous regardions souvent, mes frères et moi, piaffer l’interminable cortège des voitures. Chacun choisissait sa marque, presque toujours Renault, Peugeot et Citroën, comme il l’eût fait de ses petits chevaux avant de lancer les dés. Celui qui comptait le plus de voitures de son camp gagnait, tout simplement, et ainsi passait le temps de la sieste obligatoire avant la permission de notre mère et du soleil plus indulgents pour aller piquer un « cabus » dans notre crique rocailleuse de Bon Pomé.

Jimmy était notre chien, un jeune bâtard de berger belge déjà abâtardi et de bâtarde très indéterminée. Il était grand, fort, jaune de poil et beau de gueule, pas très obéissant mais enjôleur comme les camelots du marché de la place de Cerbère. Et très sensible avec ça.

Un jour, mon père et un de ses voisins se sont violemment disputés. Je détestais cet homme qui nous toisait de haut bien souvent, qui paradait avec un énorme chien noir tout frisé et venait faire vrombir sa blanche et toute neuve Ami-6 Citroën jusque sous nos fenêtres. C’était un riche, assurément, pour se payer une telle bagnole ! Quelque temps avant l’incident, devant notre porte, l’homme avait lâché l’horrible molosse sur notre paisible chien qui avait pris la rouste de sa vie. Jimmy s’était cependant relevé, rageur et boitillant, il avait poursuivi un moment l’Ami-6 dont le moteur hurlait à l’unisson du monstre noir qui braillait en bavant sa victoire sur la lunette arrière.
Cette bagarre et la violente altercation entre mon père et le voisin ont eu raison de la raison de notre Jimmy. Chaque fois qu’il voyait désormais l’Ami-6 blanche du fanfaron antipathique, il bondissait comme une furie et se lançait à sa poursuite. Mais ce qui est resté étrange, inexplicable, c’est que d’aussi loin qu’il entendait la musique si particulière du moteur «flat-twin» d’une Citroën, n’importe laquelle, il devenait fou, il sautait sur la route pour attaquer sans relâche sa chimère de tôle emboutie. Et c’est la perception acoustique qui l’emportait : Ami-6 et 2 CV, même bruit, alors, même combat ! Ainsi, pour quelques rares Ami-6 coupables, forcément coupables qu’il rencontrait, combien d'innocentes 2 CV terrorisées sur la route des vacances et de sa vengeance ! Il les immobilisait, tournait autour en hurlant à la mort, grimpait sur le toit, tout de rage écumant, jusqu’à ce qu’on vienne délivrer l’infortuné touriste de notre fauve flat-twinophobe.

C’est ainsi que deux ou trois fois, de notre fenêtre, mes frères et moi avons compté par jeu les voitures coincées dans un bouchon sans fin… que notre Jimmy avait occasionné.
Et c’est pour cela que nous avons dû, hélas, nous séparer de notre animal rendu fou par le bourdonnement pourtant joyeux du petit moteur des 2 CV.