lundi, 10 mars 2008

Le Cimetière Marin, microfilm

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Le port de Sète, belle journée, lumière dense.
Un restaurant sur les quais animés. Cadrage sur la baie vitrée. Effets de miroir : on voit les bateaux amarrés, les autos qui roulent, les passants, on voit et on entend les mouettes…

Mise au point à travers la vitre. On voit à présent l'intérieur du restaurant : une tablée de jeunes cadres « dynamiques ». Le bruit confus de l'extérieur se mêle à celui des convives. Un des cadres se lève, on peut entendre : « À Paris, alors, dans quinze jours... »

Le jeune cadre, type « bling-bling », sort du restaurant, sourire aux lèvres. Il traverse la rue en zigzaguant entre les autos et se dirige vers sa voiture, mal garée sur le quai. C’est un très beau coupé-cabriolet flambant neuf. Le jeune homme sort une télécommande, « bipe », ouvre la portière, jette son attaché-case sur le siège passager et s'installe.

Il extrait la puce de son téléphone portable et l’insère dans son ordinateur de bord. On entend dans les haut-parleurs de la voiture sa messagerie lui débiter la litanie des appels reçus. Il actionne l’ouverture électrique du toit, sourit, l’air satisfait de voir son auto se transformer comme par magie en cabriolet. Il répond à voix haute à un appel tout en regardant autour de lui, dénoue sa cravate et la jette sur la banquette arrière.
Il pianote à présent sur le GPS de bord et l’écran affiche un plan. Il tourne la clé de contact mais rien ne se passe. Les haut-parleurs annoncent : « portière mal fermée… portière mal fermée » Le jeune homme regarde autour de lui, gêné, ferme la portière et démarre.

L’auto roule vers la corniche.
Conseils vocaux du GPS. Le jeune homme sourit, déconnecte le son et branche la radio. Musique moderne, très forte, genre rap ou slam. Son visage s’assombrit. Il cherche une autre fréquence. Balayage sonore assez désagréable… Il avance lentement, la voie est assez engorgée. Le balayage s’arrête, on entend une voix féminine :
Radio :
« ...le Cimetière Marin de Paul Valéry... »
Une voix masculine se met alors à déclamer :
Radio :
«... Ce toit tranquille où marchent des colombes...
Entre les pins palpite, entre les tombes …»
Il était en train d'allumer une cigarette.
Radio :
« Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des Dieux ! ... »
Il a les mains libres à présent, il grommelle : « Putain, c’est quoi ce bordel ? », cherche nerveusement une autre station. Sur le GPS on peut voir la route qui défile.
Musique genre world music , à présent, très forte. Cela lui plaît, il mime le chanteur, mais la fréquence est parasitée :
Radio :
« ... Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir… »
Il fouille nerveusement dans la boîte à gants, sort un CD et l’insère dans la radio de bord. Il sourit, retrouve ses mimiques, se détend, pianote sur le volant. Feu rouge…

Une jeune fille en scooter s'arrête à sa hauteur. Elle le regarde et lui sourit. Petite « drague » du regard, expressions éloquentes... Voulant pousser son avantage, il monte le son de sa radio.
Radio :
« …Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous une voile de flamme,
O mon silence! . . . Édifice dans l'âme,
Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!... »
Il lâche le volant, tripote rageusement les boutons, oublie le feu qui est passé au vert, se fait houspiller...
Le jeune fille pouffe et disparaît.

Musique très forte à présent... Le beau cabriolet roule sur la corniche... Le jeune cadre est satisfait, il semble apprécier la route, le paysage, la mer en contrebas, les vagues qui battent les rochers.
Radio :
« ... Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m'abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir... »
Il éructe, éjecte le CD de sa console et le jette comme un frisbee par-dessus la portière, fébrilement. Il en met un autre et écoute enfin Sa musique, mais c'est à présent le GPS qui se met à parler...
GPS :
« ... Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux ! ... »
Il regarde son GPS. Sur l’écran on ne voit plus le plan des lieux, on voit défiler les vers du poème de Paul Valéry ! Il tapote des boutons, il tambourine sur l’écran, il ne regarde plus la route et la voiture tangue...
GPS :
« ... Ici venu, l'avenir est paresse.
L'insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
A je ne sais quelle sévère essence ...
La vie est vaste, étant ivre d'absence,
Et l'amertume est douce, et l'esprit clair…»
Il ferme le GPS, freine brutalement pour éviter un adolescent qui déboule sur un scooter, il braque à fond et dérape sur le bas côté, s'arrête enfin et s’éponge le front. Devant lui un panneau :
« Cimetière Marin »

Il redémarre en trombe, manque de couper la route à un camion. Il transpire, il jure. Le téléphone intérieur sonne, il décroche, on entend clairement :
Téléphone :
« ... Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu ! ... »
Effroi sur son visage. Il essaie de tout couper, mais la radio et le GPS, avec leurs timbres différents, déclament à l’unisson :
Radio & GPS :
« ... Non, non ! .... Debout ! Dans l'ère successive
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme . . . O puissance salée !
Courons à l'onde en rejaillir vivant ! ... »
Il s'affole complètement, perd le contrôle de sa voiture, c'est l'accident...

Un cimetière de voitures. C’est la nuit. Ciel étoilé, bruit de la mer. Au loin, les lumières du port, très long zooming avant, tombes du cimetière marin, dans le lointain.
Une lumière blanche, floue. Zooming arrière et netteté : C'est une des voitures de la « casse », c'est la voiture du jeune cadre, accidentée...

L'intérieur de l’auto s'éclaire, peu à peu, comme un tableau de bord d'avion. On voit des traces de sang sur le siège. Puis on entend des bruits dans l'habitacle, la voix métallique et fatiguée de l'ordinateur :
Ordinateur de bord :
« ...Le vent se lève ! ...Il faut tenter de vivre... ! »
Les autres voitures naufragées s'éclairent peu à peu, les clignotements jettent dans la nuit des couleurs syncopées. D’autres voix métalliques se réveillent, duo, trio, toute la casse à l'unisson, dans un mouvement crescendo :
Toutes les autos :
« L'air immense ouvre et ferme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs ! »
Fondue au noir sur ce dernier mot.

Fin

©Philippe IBARS

samedi, 08 mars 2008

Le Cimetière marin

Comment parfois « rimer tue »

Vous connaissez sans doute le beau poème de Paul Valéry, « Le Cimetière marin ». (Paul VALÉRY, Charmes , 1922 ). Vous pouvez le découvrir ou le re-découvrir grâce au lien en fin de note, dit par Jean Vilar, Sétois comme le grand poète.

Il y a quelques années, ce poème m’avait inspiré le synopsis d’un petit film de cinq minutes. Les élus de la ville de Sète l’avaient trouvé intéressant mais n’avaient pas donné suite ; un réalisateur l’avait étudié pour calculer son coût de production ; un professeur de cinéma m’avait demandé l’autorisation de l’exploiter pédagogiquement et de le réaliser — avec ma collaboration — dans le cadre de son enseignement. J’avais accepté, amusé à l'idée que de futurs « cinéastes » se fassent les dents sur mon histoire surréaliste.

Las… je n’ai jamais vu ce « micro-film » réalisé : le professeur de cinéma si peu soucieux d’éthique l’a fait sien et me voilà gros Jean comme devant... Bah ! j’avais d’autres chats à fouetter, je suis passé à autre chose.
C’est en allant à Sète, l’autre jour, en revisitant le cimetière marin que mon histoire a ressurgi… Je l’ai relue, je la trouve toujours aussi extravagante et je vais donc la mettre en ligne. La voiture qui est la vedette du film a quelque peu changé. Elle est toujours aussi bavarde mais elle s’est équipée d’un GPS qui n’existait pas dans ma première version. Ce que vous allez lire dans une prochaine note n’est pas un scénario, c’est un synopsis développé qui sert de base à l’écriture du scénario.

Mais avant de lire « le cimetière marin », peut-être que quelques images prises à Sète récemment — jour de pluie et non de grand soleil comme dans mon film — vous mettront dans l’ambiance du film, si vous mettez en fond sonore, de surcroît, la voix de Jean Vilar déclamant le poème auquel j’ai emprunté le nom…

Le cimetière marin, Jean Vilar

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