samedi, 23 février 2008

Les Jardins d'Aloïs


Monologue

Qu’est-ce qu’ils foutent ? Et moi, je les attends, moi !
Ça fait… je sais pas, moi, ça fait bien… et je suis là au pied de la Tour Magne. C’est la tour, là… heureusement que le soleil me réchauffe un peu. Et je l’attends. Qu’est-ce qu’il fout ?

Elle m’a dit qu’elle passerait me prendre et puis voilà, qu’est-ce que je fous, moi ? elle doit bien avoir fini son boulot, non ? deux clients elle m’a dit, deux clients : un divorce, je crois, un divorce difficile et un braquage qui a mal tourné, celui de chez les Dames de France et puis, ah oui ! une plaidoirie, et puis un rendez-vous avec le bâtonnier, ce crétin de Malagogne, il doit faire traîner exprès, il fait toujours traîner, ce Malagogne… Et Mireille qui va commencer… qui c’est qui joue Mireille, déjà, cette année ? Ou alors non, c’est… c’est Carmen, oui , c’est ça, Carmen, Carmen dans les Arènes, dès que la nuit va tomber, après le gros de la chaleur, c’est ça, et c’est El Nemosito qui va tuer le taureau, punaise de punaise, on va le manquer !

Fais gaffe, il m’a dit, mon père, avec les boches fais gaffe. Tu crois qu’ils vont passer par là et c’est par ici qu’ils rappliquent, alors va pas prendre des risques inutiles, t’es qu’un gamin, et gamin ou pas, ils font pas de quartier, les frisés. Alors tu te postes là, tu attends, l’air de rien, comme ça, tu prends le soleil au pied de la Tour Magne, tranquille, c’est l’hiver et ça fait pas de mal de se chauffer un peu, non ? De profiter des quelques rayons qui tombent gratuitement, vu que le charbon, hein, c’est pas avec les rares tickets de rationnement qu’on nous donne qu’on va pouvoir en remplir la cave, pas vrai ?

Je crois qu’il va être en retard. Je n’aime pas ça, les étudiants qui arrivent en retard. La moindre des politesses, c’est d’être exact au rendez-vous. Ou alors ma montre est un peu en avance, c’est possible aussi. Elle se dérègle souvent. C’est le gousset en or de mon grand-père, et l’horloger qui est pas foutu de la réparer… faut pas avoir fait Saint Cyr, tout de même… Jeune homme, lui dirai-je, jeune homme, donc, je veux bien que vous évoquiez le poststructuralisme dans la troisième partie de votre mémoire sur l’influence de la pensée française aux États-Unis, mais il me semble, ou alors je vous ai mal lu, il me semble, donc, que vous auriez dû pour le moins commencer par bien resituer dans toute sa problématique sociolinguistique — au moins — le structuralisme lui-même ! Mais j’ai dû mal vous lire, n’est-ce pas ?

Non, elle est pas morte, elle est pas morte. Pas morte. Ma fille me ment… derrière moi, là, ça fait deux fois que je me retourne, deux fois, en douce, et j’ai bien vu son ombre, je l’ai bien reconnue. Elle aime bien me surprendre, faisons comme si… d’ailleurs je l’attends. Elle est taquine ! Mais qu’est-ce qu’elle fait ! Punaise, et moi, qu’est-ce que je fous, moi, et c’est quoi ici ? Et ces gens, je ne les connais pas tous ces gens. C’est chez moi, ici ? Qu’est-ce que je dois faire ?

Je vais lui dire à mon frère, ce que j’en pense, moi, de son dessin. Maman l’a trouvé très réussi et il se prend pour Léonard de Vinci maintenant. Dès qu’il arrive, de l’autre côté de la tour, je vais lui dire. Je peux en faire autant, et même mieux, moi, dès que j’ai le permis je m’en vais, il pourra bien attendre, et sa femme n’a rien à me dire, rien, rien !

J’ai un papier dans la poche… il y a un nom écrit dessus, c’est pour quelqu’un, je sais pas qui, c’est son nom et son prénom, ou son prénom puis son nom, dans l’ordre, et puis là c’est son adresse. Dès qu’il arrive je le lui donne, le papier, il doit être perdu, sans son adresse, je la connais pas cette adresse, mais elle doit la connaître, elle.

Et c’est qui cette jeune dame, là ? Alors qu’est-ce que je fais moi ? Je dois aller où ? C’est compliqué cette histoire, on me dit rien, et je suis là, et c’est où ici ? Et pourquoi elle me sourit ? Qui c’est ce garçonnet qu’elle tient par la main. Il me connait, aussi ? Qu’est-ce qu’elle a à me regarder en souriant ? Et lui qui me dévisage… Elle vient vers moi. Je la connais, elle va m’aider, je sais que je la connais. Mon père va venir lui parler… et moi je vais lui dire que ma femme est un très bon avocat, elle va lui régler son différend en deux temps trois mouvements, elle sait faire, ma femme, elle sait faire, dès qu’elle arrive, dès qu’elle a fini de langer notre fifille, hop, deux temps trois mouvements, je vous le dis…

mercredi, 31 octobre 2007

Le cercueil du temps


En ces temps de Toussaint et de fête des morts, voici une nouvelle bien étrange que je dédie à tous ceux qui ont éprouvé un jour "l'angoisse" de la feuille blanche...



Ce soir je ne ferai rien.
Je puis couvrir de son linceul ma machine à écrire, ranger les feuillets blancs, vider le cendrier, reboucher mon vieux marc. J'écoute le vent, dehors, le vent fouiller dans les ramures, s'essouffler peu à peu comme la nuit avance. Me sourd alors l'angoisse familière, montant du tréfonds de la terre, s'infiltrant dans les dalles de schiste puis le plancher de châtaignier, envahissant mon être et le paralysant. Je la connais trop bien, cette boule oppressante, noire et pesante bogue toute hérissée de dards et de mauvaiseté. Elle me hante depuis que je suis là, au Mas du Bouscarié, haute et sombre bâtisse cévenole, fichée comme une vieille dent au flanc de la montagne, insulaire vigie, piton que ceux qui l’ont construit il y a deux siècles au moins ont voulu resserré pour libérer au maximum l'espace du potager que j’ai abandonné aux sauvages genêts, à la bruyère et aux genévriers. Le Mas du Bouscarié. C'est ici que je vis. Depuis...

J'écoute la nuit qui se peuple d'étoiles, sur la frange des cimes. L'entendrai-je, ce soir, cette plainte lugubre ?
Il s'appelait Le Bouscarié, son nom ou son surnom, pour ce qu'ici les patronymes servent, comme les habits du dimanche ! Il y a deux tombes en bas, dans l'ancien pré envahi lui aussi, deux tombes signalées par deux grandes lames de schiste gris bleuté que l'on appelle ici des lauzes. Elles sont loin de ma fenêtre, enfouies sous la neige ou les herbes, mais je sais bien qu'elles m'observent.

Le Bouscarié, m'ont dit les quelques vieux de la Combe, plus bas, c'était un brave type. Mais il n'aurait jamais dû rester là-haut, c'est bien trop isolé ! Sage remarque que j'eusse dû prendre à mon compte et méditer davantage. Ce soir, avec mes bouquins, mon antique machine muette et le vide alentour, j'attends. J’attends. Ce soir comme les autres soirs.

J'ai fini par savoir, peu à peu, sans trop brusquer les choses. Ici, on n'aime pas les curieux. Camisards et maquisards ont donné bien des réflexes de discrétion et du prix au silence. J'ai quand même fini par savoir, oui, mais pour ce qui est de comprendre !

Un matin de juillet, ou d'août, qu'importe − les foins étaient rentrés −, il est descendu à la Combe, le village du dessous, dévalant comme un sanglier les traversiers que les gens d’ici nomment bancels, bondissant dans les genêts et les fougères, coupant les sentes empourprées d'épilobes. Il est arrivé hors d'haleine, trempé de sueur, les mains crispées sur son béret crasseux, avec une barbe de huit jours et empestant le bouc à rameuter les mouches.
« Elle est pas bien ! Elle est pas bien !... »
C'est tout ce que le pauvre Bouscarié pouvait articuler. Je l'imagine aussi, souffle coupé, les yeux hagards, implorants, exorbités, de l'écume, peut-être, à la commissure des lèvres. Oui, je le vois comme ça, un type paumé, crevé de sa course dans la montagne, et, surtout, paniqué.
Les gens d'en bas l'ont fait asseoir, sans doute, ils lui ont donné à boire, ils ont téléphoné pour lui, ils l'ont rassuré puis renvoyé au Mas, pour qu'il attende.

Vers le soir, un homme en blouse blanche est arrivé. Il n'était pas du coin (comme moi, tiens)... Il s'est garé sans doute sur la place de la Combe, là où je laisse ma voiture tout l’été sans y toucher. Il a dû demander l'adresse et faire une moue dépitée en regardant le Mas, là-haut. Le Mas qui est le mien, désormais.
« On peut pas y aller en voiture ?
− Non, faut y aller à pied... »
C'est la question que j'ai posée la première fois, c'est ce qu'il a dû demander aussi... Le souffle court, serrant sa trousse, il s’est tapé la montée, crachant sa nicotine… (ça, c'était moi)... Il est redescendu assez tard et n'a pas daigné répondre aux vieux qui ne lui ont rien demandé mais qui attendaient bien patiemment sur les bancs de la place. Il a filé, l'air sombre, contrarié. C'était en juillet, ou en août.

Et puis l'automne est arrivé, et puis l'hiver enfin, un hiver de neige et de ciels bas, de bises glaciales et de solitude. Souvent les brumes matinales affleuraient sous le Mas, l'effaçant du paysage, jetant sa proue sur les nappes de gaze. Les gens d'en bas restaient cloîtrés dans leurs cocons de pierre. Seule la danse des fumées sur les maisons qui se pelotonnaient témoignait de la vie ralentie et seuls, pour rassembler les âmes de la combe, le culte du dimanche ou le camion de l'épicier-boucher-boulanger.

Un jour de ce mauvais hiver il est redescendu, blanc de neige car il avait dû glisser ou s'enfoncer en enjambant les bancels. Il était secoué de tremblements, avec des yeux chassieux de chien perdu.
« Elle va pas ! Elle va pas encore ! Vite, appelez ! »
Un de la Combe est sorti, puis les autres. On l'a réchauffé sans doute, on a téléphoné. L'homme n'est arrivé que le lendemain matin, avec le même air sombre et grincheux. Derrière les rideaux, tous les yeux de la Combe suivaient son ascension. À son retour, il est allé frapper à un carreau, au hasard.
« Vous devriez monter pour aider ce vieux fou. Cette fois, c'est fini. J'ai rien pu faire, moi. »

Alors deux ou trois de la Combe se sont dévoués, emmitouflés jusqu'aux oreilles, s'aidant de grands bâtons pour tâter le sentier, chemin de croix pour leurs vieux os.

La grande salle où je me trouve à présent, au-dessus de la grange, était humide et glacée. Le bois trop vert était presque éteint dans l'âtre, dégageant une âcre fumée qui flottait dans la pièce. Oui, ce devait être ainsi. Le Bouscarié, lui, il était penché sur ma table massive, sur sa table plutôt. Il pleurait, il hurlait et il se mortifiait, un chiffon de laine à la main. Elle... elle était étendue sur la table, grande, je l'imagine, je l’imagine ou je le sais. Grande, oui, grande et lourde horloge comtoise plus que centenaire, métronome têtu des jours du Bouscarié, des nuits et de l'ennui infini. Respiration du temps, ponctuation du vide et de la solitude. Berceuse d'immobilité.

Recru d'une douleur immense, avec des gestes incohérents, Le Bouscarié toilettait sa morte, passant son vieux chiffon sur les vernis, ouvrant et fermant lanterne et gaine pour lustrer le cadran écaillé, le compas des aiguilles. Fini, le lent ébat du balancier, finis les feux mouvants de la lentille de cuivre, le timbre clair pointant les heures, finies les heures, fini le temps sans garde-fou.

« Je vais faire le trou. »

Devant le pré, au-dessous du jardin potager, il creusa, il devait être encore vigoureux malgré son âge, il déblaya la neige et s'acharna sur le sol rocailleux. S'élevait alors dans l'air cristallisé un bruit confus de plainte, scansion des chocs de pioche et des ahans furieux. La rage décuplait ses forces. Moins de deux jours plus tard le trou était fini, noir, béant, profond. C'est qu'il voulut l'enterrer droite, sa comtoise, comme on enterre debout, plus bas dans la plaine de Camargue, la tête tournée vers la mer, les illustres taureaux cocardiers.

Alors, aidé des deux ou trois vieux de la Combe qui étaient remontés, malgré le froid, malgré la neige, malgré les autres de la Combe, il la porta, comme un cercueil du temps. Au moyen d'une corde, elle fut lentement descendue. Dans le silence de circonstance, on entendait des couinements, des grincements, les borborygmes mats du mécanisme déglingué. Le Bouscarié marmonna quelque vague prière des morts, les vieux se découvrirent et firent semblant de se signer. Enfin, la terre qu’ils jetèrent étouffa à jamais les dernières résonances. Est-ce qu'il pleurait, le Bouscarié ?

Le vieux solitaire remercia ses voisins, déclina les offres d'aide, sincères, je le crois, baissa les yeux lorsqu'ils lui conseillèrent de ne plus désormais rester seul.

Le premier soir, dans la nuit dense et immobile, une plainte interminable s'est échappée du Mas, glaçant d'effroi ceux de la Combe. Et, plusieurs soirs de suite, le même cri, rauque, lugubre, inhumain. Et puis le grand silence de l'hiver, enveloppant, et puis, un matin de février, après que les dernières brumes se furent dissipées, le mauvais signe, là-haut, pas de fumée au flanc de la montagne…

Alors, quelques-uns de la Combe – toujours les mêmes – sont montés, la peur au ventre, redoutant le pire, et le pire était là-haut, le Bouscarié couché sur la tombe de sa comtoise, les bras ouverts comme s'il avait voulu bercer la terre entière, le Bouscarié raide, gelé, les yeux écarquillés sous un voile de givre, les lèvres bleues dessinant un dernier sourire apaisé.

À côté de la tombe, il avait creusé un autre trou, pour lui, étroit et profond. Il avait aussi taillé deux grandes pierres. Sur l'une on pouvait lire son nom avec deux dates. Avec l’autre Il avait façonné comme un cadran solaire muni d'une tige en son centre, gravé d'encoches maladroites pour figurer les heures. C'est bien dans ce trou qu'il fut enterré, selon ses vœux, tout près de sa comtoise.


Des vieux m'ont juré − dois-je les croire − qu'ils ont entendu, plusieurs fois, oui, plusieurs fois, certaines nuits de février, comme des coups de gong, des chocs graves, sourds, étranglés, suivis d'une plainte grêle ou bien, selon les dires, d'un râle caverneux. Cela vient d'en haut − pourquoi l’ont-ils dit au présent ? – cela vient du Mas du Bouscarié, c'est l'horloge qui sonne et c'est le fou qui lui répond, et moi j'attends, dans ma hune de lauzes, en ce soir d'hiver blanc, blanc comme mes feuillets blancs, j'attends le cri, le râle, le hurlement puissant, ou bien, j'avoue, j'attends les phrases dans le doute et l'angoisse, et je m'invente des histoires parce que je sais bien que ce soir je ne ferai rien. Ce soir comme les autres soirs. Alors j'ouvre en grand ma fenêtre et je crie à la nuit pour rameuter mes mots, je crie ma peur du vide et ma colère et me vient en écho mon propre désespoir, ma peur béante qui explose, amplifiée, multipliée dans ce vaste gueuloir.

Sous la lune qui se pavane, pleine, resplendissante, dans la céruse des flocons, la vallée dort.

Le tic-tac apaisant de l'antique comtoise ponctue le calme revenu. Je la regarde, étonné, cette horloge massive qui vient de m'emporter si loin et me ramène riche d'un grand voyage immobile.

Je peux ôter la housse de la machine, caresser le clavier, disposer un feuillet blanc. Au rythme lent du balancier répond à présent un cliquetis fébrile.

Ce soir, enfin, j'écris !

lundi, 27 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 10


Dernière râtelée : Haro sur le conteur !

Un souffle tiède et doux comme une étoffe de grand prix enchemisa Sylvain La Selve. Sylvain La Souche pourrait-on dire désormais...

Hakitène, fidèle à sa promesse d’être toujours là sans qu’il la vît jamais lui parla d’une voix hésitante, s’attendant à quelques reproches prou justifiés :
« Je connais ton histoire, Sylvain, épargne-toi le soin de la narrer pour moi. Petit d’homme tu es, et le monde des bois, monde des peuples intangibles tu viens de découvrir à tes dépens. Pour te consoler un peu et te complimenter, je dois te dire que belle et mâle branche tu es, vêtu de cette écorce…
− Arrête ! J’ai du mal à parler, Hakitène… j’ai la gueule de bois…
− Je vois cela aussi, Sylvain et j’en suis fort marrie pour toi.
− Aide-moi, Hakitène, tu es ma marraine, même marrie et tu m’as fait comme je suis, enfin comme j’étais avant, avant d’être ce quetru en contre-plaqué… Maintenant j’ai la tehon, je me suis fait fucker mortel par Loirine, alors fais quelque chose, je craque, là… »

Sylvain craquait vraiment, le bois dont il était fait à présent gémissait comme gémissaient, avant leur chute, les chênes qu’il avait abattus.

« Ne te tourmente pas, Sylvain, je vais réfléchir à ce que je puis faire… Tu vois, la minuit est passée, nous sommes donc samedi, jour de la suspension des pouvoirs de Loirine qui sera trop occupée à se dérober comme bien tu le sais… Je vais donc essayer une formule magique piochée dans un de ses grimoires…
− Non, non ! Cria Sylvain à gueule fendre, ce qu’il fit un peu d’ailleurs, de la sciure s’échappant de la commissure de ses lèvres de bois. Basta, Hakitène, tu n’essaies plus rien, d’accord ? Plus rien ! Par pitié ! J’ai donné un max dans ce conte à dormir debout ! »

Sylvain ne se contrôlait plus, il écumait de rage… d’ailleurs de la sève perlait à présent le long de son écorce.
« Et puis, ton conteur, là, oui, là, ton conteur, celui qui s’excite comme un malade sur son clavier, le mec AZERTY qu’en vaut pas deux ! Oui, celui qui narre, là, celui qui fait style "plaît-il ? Qui donc me mande, céans ?"… Dès que je peux je lui fume sa race ! Non mais, il se la pète grave depuis le début, à me faire la misère, galère après galère ! Où qu’il a vu ça, ce psychopathe ! Que des quetrus pouraves, il m’arrive ! Bon, oui, Loirine, c’était le pied… mais après ! Voilà comme il me met ! Dans les contes, en général, y’a un truc pas bien, deux trois maxi mais à la fin, ça fait la balle, ils sont heureux et nanana, ils ont des mioches et puis basta ! Lui, c’est que des engatses chaque fois, c’est un dicsa ce mec, oui, un sadique… et attends, comme il se la joue aussi avec ces mots total ringues que t’as pas dans la Rousse ! Et moi, hein ? Comme il me fait causer le 9.3 ! Qu’on me prend pour un chtarbé, un guedin qu’aurait perdu sa camisole ! Des conteurs comme ça, ouam, j’en ai ma claque ! Du bonheur ! Je veux du bonheur ! Que ça en dégouline ! Je veux une nappyiende, j’veux avoir la banane, c’est grave, ça, docteur ? »



Hum… Hé bien… Bon… Donc… Voilà… Certes… Oups !... Sylvain La Selve criait, braillait, pestait, tonitruait. Il était en un mot révolté.

Hakitène de sa bouche invisible lui souffla doucement comme une heureuse vapeur qui le calma un temps.
« Écoute-moi, Sylvain, je vais tout arranger… J’ai compris mon échec, je ne suis bonne à rien, un elfe gourd du cerveau comme disait mon père… Tu sais… Sa voix devenait haletante, trémulante, comme si elle guerroyait pour avoir haute main sur son cœur déchiré…
J’ai voulu que tu sois mon chef-d’œuvre, mon accomplissement. J’ai voulu que de tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure un murmure ainsi passe : "Voyez Sylvain La Selve, créature parfaite bien que d’humaine condition, qui désormais sera l’ambassadeur des mondes intangibles. Il est l’œuvre d’Hakitène, grâces lui en soient rendues…" Et j’ai foiré, comme tu dirais… Tout s’embrouille quand je veux opérer… D’ailleurs, si je te suis invisible, la cause en est encore une erreur de formule magique, une de plus ! Mais si ! Combien en suis-je désespérée ! Si tu avais pu voir ma charnelle enveloppe comme les autres créatures la peuvent voir, tu ne te serais mie assoté de Loirine comme tu l’as fait, niquedouille, elle qui n’avait appétit qu’à ton guilleri… et à sa vengeance…. et qui s’est escambillée comme bagasse dès que tu lui as biscotté le téton… Non, si tu m’avais vu comme on me voit ici, c’est bien de moi que tu serais énamouré, mon Sylvain… moi dont la beauté, si j’en crois la rumeur qui court dans les forêts « Pape, Papesse et Papelets damnerait tout à trac »… Je suis triste, Sylvain, tout m’échappe, tout me fuit. »

Sylvain écouta en silence les mots si lourds d’Hakitène, il en eut l’écorce de poule, il comprenait enfin quel noble sens sa marraine à sa vie d’homme avait voulu donner. Et quel désastre il s’était ensuivi.

« Mais, reprit Hakitène, si je ne puis changer ta destinée comme Loirine eût pu le faire car le pouvoir en avait, je puis au moins détricoter cette pelote mal fichue. Si rien ne puis construire, terre brûlée laisserai… Seule je suis à pouvoir défaire ce que j’ai fait. Et je l’ai décidé ! Le cœur me point et me saigne car je signe ainsi à la face du monde qui est le mien ma défaite achevée. »

Elle prit une longue inspiration, ferma les yeux, ce que Sylvain ne vit, bien sûr, et détacha clairement tous les mots qu’à voix haute elle prononça :
Par mon pouvoir, Sylvain, tu vas t’en retourner en ta chaumine. Le cou de Sylvia serreras comme tu le fis jadis, avec les conséquences que l’on sait, mais cette fois, douce caresse sera et ta vraie vie vivras… »

Elle baissa la voix. La forêt murmurait son dépit.
« Laissez-moi donc ce pouvoir qui me reste ! Vous n’avez rien compris !… Adieu, Sylvain. Adieu et à jamais... Parfois, un souffle bon, tiède et doux, t’enveloppera et tu ne sauras pas pourquoi. C’est Hakitène, qui, près toi, soupirera...»


Ainsi fut fait.


Dans la chaumine des La Selve, le feu dans l’âtre ronronnait. Yvon était à la futaie avec sa cognée neuve, son hermine et son cotel. Le soleil de dix heures glissait quelques rayons par le chambranle de la porte entrebâillée. Aussi bâilla Yveline qui s’éveillait d’un mauvais rêve. D’un affreux cauchemar, pour dire vrai. Elle regarda le berceau. Les bessons gazouillaient. Sylvain caressait le cou de Sylvia qui battait des menottes tant heureuse elle était. Yveline s’approcha et les sépara avec une infinie douceur.
« Regardez-moi ce petit monstre qui va tordre le cou de sa sœur ! Sens-tu au moins ta poigne, petit diable ? Terrible bûcheron feras, mon Sylvain, beau et grand boquillon doué de force herculéenne, et même héraclésienne !»

Elle dégrafa son corsage et installa les enfançons sur ses genoux, chacun à son téton qui fut happé gloutonnement. À cet instant entra Yvon La Selve, sueux, les bras chargés de fagotins pour la flambée et de falourdes pour le pot. Le beau spectacle offert par Yveline et les jumeaux l’attendrit tant que des larmes lui coulèrent sur les joues. Mais Yveline ne les vit point qui le houspilla comme une harpie acariâtre :
« Que diable fais-tu là à m’espincher tout ébaubi ? L’ouvrage est terminé ? Fainéant que tu es ! Crois-tu que je vais pouvoir cuire ton pot si tu n’apportes rien pour le remplir ? Peut-être même fais-tu faire ta besogne par quelque innocent que tu épuises et que tu robes ! Vaunéant que tu es !»
− Mais, Velinette, coupa Yvon tout surpris de cette scène, pourquoi me bats-tu froid ainsi ? Je suis honnête boquillon, tu le sais, bon père et bon mari… pourquoi me battre froid ?
− Je ne sais, avoua Yveline, sans adoucir sa voix, mon cauchemar, sans doute… mais comme dit l’adage, dans les parages : Bats froid à ton homme quand et quand, si tu ne sais pourquoi, lui bien le sait. »

Voilà, mon conte est terminé, il a coulé comme la Loire car à des princes je l’ai dit…

Mais tout penaud est le conteur car de sa véritable fin il est frustré par la révolte de Sylvain. Tout cela pour revenir dans la chaumine des La Selve et refaire le coup des enfants qu’ils eurent et du bonheur qu’ils vécurent ! Diantre, c’est d’un commun !

Et la Mâle Branche, alors, me direz-vous ? Oui, la Mâle Branche ? Si mon histoire, par le pouvoir d’Hakitène fut tout à plein anéantie, puisque Sylvain sans façon redevint enfançon, alors, quid de la Mâle Branche ?

Je l’ai bien vu, pourtant, de mes yeux vu, cet arbre mystérieux, sylvestre éphèbe perdu dans une forêt sombre et profonde, près du Gerbier de Jonc, là où la source prend sa Loire… Je l’ai bien vue, la Mâle Branche et je vous l’ai montrée à chaque râtelée !

Qui me dira alors d’où vient la Mâle Branche ?

Qui me dira ?

En attendant, si mon conte est vraiment achevé, je vais le replacer sous l’arbre où je l’avais trouvé…


Fin

Philippe IBARS

vendredi, 24 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 9

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Neuvième et avant-dernière râtelée : ... Et Mâle Branche devint

Elle lui pinça la joue pour qu’il s’éveille enfin.
« Oui, pince-moi… je crois que je rêve ou que je suis shooté à donf… »
Elle le pinça plus fort.
« O.K., bon, tu existes vraiment et je suis kiff de toi ! »
Il essaya de lui voler un baiser comme leurs visages étaient près l’un de l’autre.
« Bas les pattes, nigaud, la marguerite est effeuillée, il n’est plus temps dorénavant de coqueliquer comme prou l’avons fait. Amours, blandices, mignardises et délices appartiennent au passé et tu vas voir à présent de quel "bois" je me chauffe. »

Sylvain fit la moue à défaut d’autre chose et ne comprit mie le discours de Loirine. Elle tournait tout autour de lui comme pouliche à son manège et parlait sans qu’il pût l’interrompre :
« Pauvre Sylvain La Selve ! Tu es tombé bien bas, dans les bras d’Hakitène ! Elle a volé à ton secours précisément le jour où mes pouvoirs étaient suspendus et que je me terrais, vulnérable que j’étais. Traîtreuse Hakitène ! C’était à moi d’intervenir, à moi seule car je préside à ces forêts qui s’éveillent avec toi, à ces monts, à ces vaux, aux fontaines et aux sources.
Le peuplier qui de ses branches tenait fermement ton berceau attendait mon retour, à moi soumis, comme tu peux comprendre. Il s’allait faire déposséder par une bergère, une sotte embéguinée qui rêvait aux pécunes qu’elle tirerait d’un fardeau comme toi, mais bien réagit-il, qui fit choir promptement cette idiote dans l’eau qui l’emporta.
Il s‘alarma cependant, car tu gisais à ses pieds, si fragile, hors du berceau, et demanda conseil à la forêt. De tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure le murmure passa… mais c’est Hakitène qui, par grande forfaiture et sans vergogne aucune, a ainsi profité de la situation.
Elle a pensé sans doute, dans sa cervelle d’oisillon, que tu étais korrigan, poulpiquet ou lutin et elle t’a emporté dans son antre pour de toi faire usance. Lorsque j’ai recouvré mes pouvoirs il était trop tard, hélas. Et quand elle a vu que petit d’homme tu étais, elle n’a plus su que faire, elle a voulu jouer un jeu qui prou la dépassait et la voilà qui maintenant te recommande à moi !

− Attends, Loirine, interrompit enfin Sylvain, prou indigné de tant d’atrabilaire charge, tu dis un peu n’importe naoiq là, c’est parce que tu es vénèr ! Hakitène, c’est ma marraine à moi, Hakitène, elle est mortelle ! T’as vu comment elle m’a transformé, moi, comme ça, sans baguette magique ? T’as fait ta chaude, hier, avec moi, hein ? Tu m’as pas mal kiffé toi aussi, alors c’est qu’elle a pas dû me louper tant que ça, l’Hakitène… Et attends, je sais lire, aussi, et je sais, je sais pas moi… je sais que je sais un max de trucs, sans le savoir, et ça, c’est elle, tout ça… Bon, d’accord, elle est un chouïa zarbi, elle a foiré pas mal de choses aussi et c’est pour ça que je suis là, pour que tu m’arranges un peu le destin qui me prend le chou grave, là…

− Holà, coupa Loirine, quelle piaffe me fais-tu là ! Esbroufe et vantardise ! Peut-être es-tu bien tourné de ta personne, je puis te concéder cela… mais t’entends-tu dans ce baragouin qui tant me tympanise ? Et t’es-tu fait comprendre, ainsi parlant, par ceux dont tu as croisé la route ? Que nenni, bien sûr ! Et en sais-tu la raison ? La voici : Hakitène a été incapable de te doter de notre parladure ! Elle a tout simplement mal lu les formules magiques dans un des grimoires qu’elle m’a robés, elle a tout mélangé !
Avec elle, "le parler des neuf rois jeunes gisant en basilique de Saint-Denis…" est devenu "le parler du neuf-trois que jeunes vont glosant en cités à Saint-Denis…" Ignorante Hakitène ! Personne ici d’ailleurs n’en veut, elle est au ban des elfes, des fées, des nymphes, des naïades des dryades et des hamadryades !
Mais le pire est à venir… le pire, oui le pire, c’est qu’elle t’a baillé une hache, une hermine, un cotel ! Toi que la gent sylvestre a tout fait pour sauver ! Elle ne sait donc pas, ton Hakitène, que moult hamadryades habitent dans nos arbres ? Combien en as-tu tourmenté et navré dans ta furia de la futaie ? Tu vas payer, Sylvain La Selve, tu n’y couperas pas, toi dont le nom ainsi que le prénom sont pourtant un hommage aux êtres et aux lieux qui me sont chers et que tu as trahis ! Et par delà ton châtiment, c’est Hakitène que je touche, en espérant qu’elle partira à jamais, de honte recouverte, et qu’elle n’essaiera plus d’usurper des pouvoirs qui ne sont pas les leurs…
À présent Lève-toi, Sylvain La Selve…»

Elle prit sa baguette magique et entraîna Sylvain dans la forêt.

« Vois-tu tous ces arbres, là ? Ils sont les frères de ceux qui par moult remuements ont tant cherché à te navrer, voire à t’occire… mais ils se sont accoisés, parce que je l’ai voulu, pour que tu puisses enfin m’encontrer, après ton odyssée. Ils l’ont fait en maugréant prou, mais ils l’ont fait tout de même car bien savent que je vais apaiser leur courroux. »

Sylvain se tenait debout, trémulant, tout honteux d’être nu sans pouvoir se cacher aux yeux de la forêt. Des larmes coulaient sur ses joues mais ses prunelles enflammées se plantèrent avec intensité dans celles de Loirine qui détourna la tête :
« Loirine, sois cool, comment peux-tu me punir, moi qui ne suis pour rien à tout ce dont tu m’accables, et tu le sais parfaitement puisque tu sais tout… Me châtier pour quelques chênes dans une futaie ! Il éleva la voix pour que tous l’entendissent. Tu charries, là, tu me cherches des poux ! Tes armes à Riad, là, tes hamadryades… je sais plus, j’ai pas dû te les amocher, non, elles ont dû piger et vite détaler sans demander leur reste ! Et puis, comme dit l’adage, dans les parages : Forêt en coupe bien raisonnée, croît en vigueur en toutes saisonnées… Tu vois, je sais causer style, moi aussi, des fois… Bon, Loirine, je suis maladroit, sans malice, mais c’est tout… est-ce un crime ? Et tu sais bien aussi que je suis grave morgane de toi… encore une fée, tiens… Je t’aime, Loirine, tout simplement, je t’aime, comprends-tu ce langage ? Écoute-moi, écoute ton cœur, sinon regarde-moi en face, mes yeux te disent que je t'aime à leur manière à eux…
− C’est justement… à cause de cela… et parce qu’aussi ce que j’éprouve pour toi m’affaiblirait un peu, nuirait à mes pouvoirs et dès lors la forêt serait bien en danger…
− Alors toi aussi, tu me kiffes…
− Sylvain La Selve, dit-elle en se reprenant, et d’une voix soudain sentencieuse, cachant mal cependant son trouble grandissant, tu as fait périr, en y mettant du zèle, beaucoup de ceux qui étaient sous ma protection, aidé en cela par ta complice Hakitène contre laquelle hélas je ne puis rien. Seul, donc, tu recevras le châtiment que la forêt réclame justement : tu ne peux réparer le mal que tu as fait et redonner la vie aux arbres abattus. Alors, deviens toi-même un arbre, tu connaîtras ainsi la peur et l’angoisse, quand une hache rôde avant de choisir sa victime, quand la foudre s’abat et frappe aveuglément, quand pour chauffer leur pot des inconscients allument une flambée qui va se propager… »

Sans plus attendre elle le toucha de sa baguette magique et une grande vapeur blanche les enveloppa aussitôt.
Lorsque le voile se fut dissipé, Loirine n’était plus là. À l’endroit même où se tenait l’instant d’avant Sylvain La Selve, était un tronc qui assez ressemblait à un homme, avec un torse, un cou, des bras, belle mentule entre des cuisses qui dans le sol prenaient racine.

C’était Sylvain La Selve, la Mâle Branche devenu.

Le jour passa dans la forêt qui comptait désormais un habitant de plus. Tout était calme, serein, la nature apaisée semblait goûter le miel de sa vengeance.

La nuit venue, une voix humaine, péniblement articulée se fit entendre :
« Hakitène, j’ai un blème, je galère grave, tu sais… »

mardi, 21 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 8

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Huitième râtelée : Loirine en sa natureté.

Guidé par la boussole de son infuse science il approchait du but et le savait. Curieusement d’ailleurs, la forêt qu’il dut à nouveau pénétrer s’était prou accoisée. Oubliés pièges et chausse-trapes, ruses et embûches de bûches. Il avançait tout assouagé, sentant d’instinct qu’il n’aurait à pâtir d’aucun attentat. Les paroles d’Hakitène lui revenaient souvent comme douce berceuse : Sois patient, observe, écoute tous les jours la nature : une vapeur légère, une écume soudain jaillissante, un bref bruissement de feuilles qui s’envolent, un murmure discret, un soupir ou une mélopée… Tu finiras par la voir, sous quelle apparence ne sais, mais elle saura que tu es là...
Il observa, il écouta, il huma, il fut patient.

Il se couchait le plus tard possible, sur lit de feuilles ou de mousse, pour déceler le moindre signe, et dès potron-jaquet se tenait aux aguets.
Vigilante vigie, il observait, il écoutait, il humait, patient il était.

Il fut récompensé.

C’était un jour d’été brûlant, d’aveuglante lumière. Le soleil de midi majestueusement ardait, clé d’or d’une céruléenne voûte. Dans un silence étrange, une voix suave, gaie et lointaine, se fit entendre à peine. À pas lents et muets, rampant quand et quand dès qu’il était à découvert, Sylvain La Selve remonta la source de cette envoûtante mélopée. Cela venait, semblait-il, d’une rivière qui paressait en son lit méandreux bordé d’humbles saules, d’aulnes et de peupliers.

Cela se précisa.

Elle se baignait au mitan du cours d’eau, laissant flotter à la dérive sa longue chevelure d’or. L’eau calme, assez, et limpide tout à fait, faillait à faire un paravent à la vision d’un corps parfait qui se mouvait gracieusement. Elle était nue.
De ses lèvres de carmin s’échappaient harmonieusement les notes douces, irrésistibles, qui Sylvain avaient aimanté. Elles disaient l’amour, la joie de vivre, elles disaient le bonheur d’être deux et de s’abandonner…

« Waouh ! La meuf que je te chouffe, là, pensa très fort Sylvain, tapis derrière la verte tignasse d’un saule. Comment qu’elle est top canon, la bombax ! »
Et il se mit à fredonner à l’unisson puis gaiment en canon la chanson du « canon », la chanson de Loirine bien sûr, puisque Loirine c’était, et le lecteur l’avait compris...

Loirine tout soudain s’interrompit et feignit la colère :
« Qui donc vole mon chant ? C’est grande faute que de rober la chanson d’une fée ! Et qui va me la rendre à présent, ma chanson envolée ?
− Heu… c’est moi, répondit tout penaud Sylvain en ouvrant de ses mains le rideau vert qui cachait son visage. Je… je vous ai pas calculé, m’dam’, je veux dire, j’ai pas maté comme un malade… c’est la chanson qui m’a poussé vers là, je suis paumé de chez paumé dans la cambrousse, j’suis pas du bled, heu… du coin et…
− N’use donc pas ta langue, Sylvain La Selve, elle est déjà fautive du vol de ma chanson et pour elle j’aurai autre usance tantôt… Je te connais, Sylvain La Selve, je sais tout de ta vie. Je sais pourquoi tu es ici…
− Alors vous pourriez arranger mon destin ? Hakitène m’a dit…
− Tatata… Sylvain La Selve, coupa Loirine d’humeur soudain escalabreuse. Après avoir chanté l’amour je vais te chanter pouilles si tu poursuis sur cette note ! L’Elfe Hakitène ! Parlons-en… ou plutôt n’en parlons pas… encore ! L’Elfe Hakitène est d’essence ordinaire, mon pauvre Sylvain La Selve ! Je t’en dirai ma râtelée bientôt et comme je la connais, je suis bien assurée que ses oreilles bouchera tant sifflantes seront… »

Puis elle s’accoisa. Sur ses lèvres si bien ourlées vint se poser à nouveau un large et franc sourire. Elle plongea deux yeux gourmands dans les yeux de Sylvain. Il en fut tout ému et tout émoustillé, rougissant comme mignote effarouchée. Elle nagea jusqu’à la berge.
« Donne-moi ta main, beau prince, aide-moi à sortir de cette eau qui s’est prou rafraîchie. »

Il l’aida.

Hors de son bain Loirine apparut dans son époustouflante natureté. Son corps était d’albâtre, ferme et lisse sa peau mouillée, et des myriades de gouttelettes d’eau glissaient irrésistiblement, comme vaincues par tant d’émerveillable perfection… Elle ne lâcha pas la main de Sylvain. Elle l’entraîna sous la feuillée d’un saule. Là étaient ses habits, sur un grand drap de soie cramoisie, ainsi que sa baguette magique. Elle le fit s’asseoir et s’assit en tailleur face à lui. Il était tout trémulant et suant… Elle prit la baguette magique et s’amusa à dessiner d’invisibles esquisses sur son corps d'éphèbe dont elle devinait la force derrière la vêture. Quelques minutes passèrent ainsi et monta le désir…

« Vois-tu, dit-elle riant, on dit des fées qu’elles tiennent leur pouvoir de leur baguette… ce qui est vrai, bien sûr… et des hommes l’on dit (elle pointa ses braies) qu’ils tiennent leur pouvoir de leur braguette… ce qui est faux, bien sûr… »
Sylvain était écarlate derechef, comme le drap de soie ; aucun son ne sortait de sa gorge tant le fascinait le corps de Loirine et le troublait sa voix…

« Allons, mon beau Sylvain, Hakitène de toi un homme n’a pas fait tout à fait, un homme comme fées aiment tant qu’ils soient faits… Je vais comme l’on dit ici te déniaiser un peu, pour ton bien et pour mon bon plaisir… »

Elle lâcha sa baguette, se lova contre lui, ôta un à un ses habits. Quand il fut tout déshabillé, elle le couvrit de ses baisers…

Au loin les oiseaux gazouillaient, sur l’eau les carpes bondissaient, bramait un cerf dans la forêt… et grande diversion faisait le conteur, le temps que les amants lascifs se lassassent de s’enlacer et que s’apaisassent leurs déduits...

Le lendemain, à la pique du jour, sous la ramée, Loirine se vêtit et sa baguette prit.
Sylvain était nu sur la soie rouge et ronflait béatement, un sourire angélique flottant sur ses lèvres entrouvertes.

Loirine jeta sur lui un regard amoureux puis tout soudain eut un rictus effrayant qui déforma ses traits :
« Sylvain La selve, il est temps à présent de rendre certains comptes… »

samedi, 18 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 7

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Septième râtelée : La forêt n'oublie pas ...

Voyageux malgré lui, trimardant, broussant à l’aveugle jour et nuit, Sylvain La Selve parcourut non sans mal les vingt lieues qui devaient le conduire vers Loirine la fée.

Bien se ramentevoit le lecteur que la forêt, par sa « conspiration xylophonique » avait jadis ou naguère (selon comment se compte dans ce conte le temps qui est passé) prou aidé notre jeune héros à trouver son salut grâce à l’elfe Hakitène, après que la pastoure écervelée eut passé de vie à trépas par cause d’un faux pas.
Or, comment Sylvain mercia-t-il ses sylvestres sauveurs ? Avec sa hache, son hermine, son cotel… Mais, comme le dit l’adage dans ces parages, « la forêt n’oublie pas que le manche de la hache est en bois ». De tronc à tronc, de branche à branche, de feuille à feuille, de ramure à ramure le murmure passa… et la rancœur s’enracina.
Il n’y eut dès lors ni arbre vieil ni arbrisseau, ni arbre-franc ni sauvageon, ni houppier ni charmille, ni bois charmé, encroué, verruqueux, loupeux, rompis, ventis qu’en son écorce ne conçût quelque ruse malivole pour escoffier Sylvain le traître.
Bouleaux, frênes, peupliers, hêtres, érables, chênes surtout, y mirent quelque zèle : chutes de branches inopinées, racines qui telles des arcs bandés se soulèvent à la dérobée, arbres lochés par d’invisibles dryades pour qu’une grêle de fruits s’abatte sur le crâne… Tout ce qu’arbre put faire se fit contre Sylvain La Selve qui mena dans les bois et forêts un combat homérique.
Fatigué, grafigné, bosselé, dolent et clopinant, vaincu en un mot, il rebroussa forêt, laissant là sa bataille, prit des chemins à claire-voie pour se rebiscouler un peu.
Banni de son pays, banni de la forêt, allait-il encontrer dans ces nouvelles voies un peu d’humanité ?

Que nenni…

Près d’un hameau il trouva sept faucheurs occupés à moissonner un grand champ de foin. Chacun tirait son andain sans piper mot, ne s’arrêtant quand et quand que pour boire furtivement à la régalade dans une gourde de peau de chèvre en bandoulière, ou prendre sa réguisette baignant dans l’eau d’une corne pendue à sa ceinture pour refaire le fil de sa faux. Du chemin, Sylvain observa l’un des faucheurs qui s’était immobilisé. Peut-être le rustaud prendrait-il le temps de lui dire quelques mots, il s’était mentalement exercé à parler l’idiome de la contrée pour ne plus être pris pour fol. Enfin, il s’était bricolé un sabir de Neuftroy et de langue locale…
Pendant qu’il passait et repassait componctueusement la pierre à aiguiser sur sa faux, l’homme soufflait un peu, ce qui n’était pas du goût de celui qui devait être son chef et qui finit par s’impatienter :
« Ventre-dieu ! Elle est ben affûtée, ta faux, elle pourrait même des fois te servir à faucher le foin, si tu en avais le temps…
− Une faux n’est jamais trop aiguisée…
− Et ta langue l’est bien, elle, pour que tu me repiques ainsi. Je le dirai à notre maître que tu es un vaunéant, que tu ne vaux même pas la hart pour te pendre, toi et ta langue déjà si bien pendue ! »
Sylvain eut le cœur tout dragonné de tant d’injustes paroles. Il décida sur le champ d’aller sur le champ de foin geler le bec de ce maroufle :
− Yo, man, (cela commençait mal pour l’idiome local…), t’as vu comment tu tchatches, là ? Il m’est avis mon brave que vous outrepassez les normes de la bienséance... Il serait d'ailleurs séant que vous vous excusassiez pour cette méchante jactance ! Il me semble de surcroît que les conditions de travail que vous imposez à ces péquenots sont trop rudes et je crois même que tu les exploites, qu’ils se font rotca grave et que tu leur files même pas de blé pour tout ce foin… »

Et c’est ainsi que Sylvain La Selve eut à courir très vite pour échapper à la camarde sous les traits de paysans irascibles donnant de grands coups de faux tout près de ses oreilles …

En traversant un village il tomba sur des quidams qui dressaient un bûcher…
« Hé, les mecs, vous rigolez, là ? C’est pour un méchoui ou un barbecue géant, pas pour occire un voleur de poules ou une garce convaincue de sorcellerie ? Rassurez-moi…
− Tu ne sais point, étranger, qu’ici l’on brûle ceux qui, gouvernés par Satan, professent une autre religion ? Tout à l’heure, quand sonnera le tocsin, pour plaire à Dieu et au Conte qui nous protège, nous allons châtier par les flammes un homme et une femme, surpris dimanche dernier à ne pas ouïr la messe… Mais toi, étrange étranger, quelle est ta religion ? Pries-tu le même dieu que nous ? Fais-voir un peu ton credo…
− Mais la liberté de conscience ? C’est un truc de ouf, ça, cramer des keums ou fumer des feumeus parce que ces gens prient de travers… Et puis la peine de mort, hein ? C’est périmé, tout ça ! C’est total has been ! »

Et c’est ainsi que Sylvain eut à courir toujours plus vite pour semer une foule enragée prête incontinent à le rôtir tout vif avec le couple de parjures…

S’il faut dans toutes ces malencontres trouver un bienfait, c’est celui-ci : Sylvain apprit à courre vite, peut-être aussi vite qu’une lièvre, chassé de toutes parts, menacé par des gens malengroins, malappris, malotrus, marmiteux, lui jurant malemort. Et grâce à cette course forcée il parvint, à la parfin, aux franges du pays de Loirine la fée.

mardi, 14 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 6


Sixième râtelée :
Honni soit le bastard !

Lorsque cela se produisit, tout le hameau voisin était venu contempler le boquillon du diable. Il huchait comme un loup son tant tympanisant « timber ! », donnant le dernier coup de grâce à un chêne infrangible pour tout quidam normalement constitué, mais qui, par lui vaincu, s’abattit dans un boucan d’enfer. D’aucuns se signèrent, béant de stupeur, ainsi d’instinct le faisaient-ils à chaque terrifiante mise à terre.

« Quand même, dit un voisin, faudrait-t-y pas que le curé s’en mêle un peu ?
− … Oui-da… peut-être aussi devrait-on quérir le lieutenant du Roi, ajouta un compère.
− Que nenni, protesta gauchement Yvon la Selve, rendu niais par les deniers gagnés, ce simple n’a point de méchantise, vous a-t-il du reste causé quelque ennui ?
− Non pas, Yvon la Selve… on ne peut dire, mais tout de même, il n’est point comme nous…
− Allons, c’est son parler qui vous ébranle ? J’avoue que comme vous je n’entends rien à sa langue, ou si peu, j’ai néanmoins compris qu’il parlait le Neuftroy, c’est ainsi qu’il m’a dit, mais point ne sais où diantre se trouve ce pays !
− Il n’y a pas que son parler, Yvon la Selve, mais cette force plus qu’humaine, et pis, cette manie de te donner du « père » tout de gob ! »

Et c’est à ce moment précis qu’en tapinois, comme à son habitude, arriva Yveline. Oreillarde qu’elle était, elle entendit prou des clabauderies précédentes pour jeter une œillade bien froidie sur son mari chattemiteux devenu rouge tout soudain comme la taillole qui lui serrait les reins…
« Comment ? Ce boquillon qu’au loin je vois te donne du « mon père » ?
− Yvelinette, ma mie, raccoise donc tes humeurs, il ne faut point cuider de pareilles sornettes… ce jeune damoiseau a l’outre remplie de vide, il chante dans son baragouin que je suis son père, qu’il n’a que trois ans et…»
… Et Sylvain s’approcha, le cœur battant, vers celle qu’il chérissait d’amaurose passion. Mais il n’eut point le temps de lui dire « maman », la fureur s’empara d’Yveline :
« Mais c’est ben vrai qu’il te ressemble ce coquard de trois ans que voilà ! C’est donc bien un bastard de ta géniture et tu t’es bien gardé de t’en paonner avant que de me marier, grippeminaud que tu es ! »

Yvon La Selve ne sut que répondre. Les badauds commentaient à leur aise : c’est vrai que le béjaune ressemblait prou à Yvon… mais quand et où et avec qui l’avait-il donc fabriqué celui-là ? Quelle famille démoniacle ! Yvon La Selve nous fait en trois années un géantin de vingt ans à vue d’œil et une paire de jumeaux qui en paraissent deux, tout au plus… Décidément, le curé ferait bien de traîner sa soutane dans le coin… ou bien le lieutenant du Roi…

Pris entre la lave d’Yveline et la bave des manants, Yvon La Selve se saisit d’une pierre et détourna sur Sylvain le flot du courroux qui enflait :
« C’est le diable ! J’ai vu deux cornes saillir de son front et rentrer tout soudain ! »
Incrédule, Sylvain se testonna le cheveu, pour les cornes sentir…
« Regardez, reprit Yvon, il va recommencer ! Sus au diable, qu’on le brûle ! » Et il jeta sa pierre. Et la foule flouée, moutonnière comme il se doit, se mit à l’unisson de cette grande déraison. Celles-là même qui rêvaient d’un abatteur de bois se mirent en tête de l’abattre, ceux-là même qui comptaient les deniers rapportés se reniaient sans autre forme de procès :
« Sus au diable ! À mort ! Tue le démon ! »

Et les pierres volèrent, et Sylvain de s’enfuir vers sa tanière.

Voilà comment Sylvain La Selve fut reçu en son hostile contrée et contraint, contrarié, d’errer vers d’autres lieux. La première nuitée suivant sa fuite il se rebiscoula dans l’abri que lui avait si chichement prêté Yvon. Personne n’avait eu de courage assez pour courre le « diable » au-delà des futaies et son père, tout occupé à se rabobiner avec Yveline se garda bien d’évoquer son repaire…

lorsque l’encre de la nuit dans l’antre eût fini de s’épandre, Sylvain, allongé sur sa couche et fort marri de sa triste aventure appela :
« Hakitène, j’ai un blème, je galère grave, tu sais… »

Hakitène, fidèle à sa promesse d’être toujours là sans qu’il la vît jamais lui parla d’une voix douce, enveloppante :
« Je connais ton histoire, Sylvain, épargne-toi le soin de la narrer pour moi. Petit d’homme tu es, et les hommes tu viens de découvrir. Tu rêvais au retour de l’enfant prodigue, à de fortes embrassades, à de grands cris du cœur, tu n’as vu qu’âmes malivoles qui pour un rien s’amalissent, s’avilissent et salissent…
− Mon pays des merveilles ajouta Sylvain sans nulle malice.
− Ton pays démoniaque, oui ! Mais que peux-je pour toi à présent ? Je t’avais dit que mes pouvoirs étaient assez bridés…
− Donne un sens à ma vie, j’ai trop la haine, je nuis grave à mes ieuvs, mes vieux si tu préfères, je suis naze, Hakitène, fracass…»

Hakitène s’accoisa, il y avait peut-être une solution :
« Demain, dès l’aube…
− À l’heure où blanchit…
− Tais-toi, nigaud, tu partiras… là où la source prend sa Loire, précisément. Sois patient, observe, écoute tous les jours la nature : une vapeur légère, une écume soudain jaillissante, un bref bruissement de feuilles qui s’envolent, un murmure discret, un soupir ou une mélopée… Tu finiras par la voir, sous quelle apparence ne sais, mais elle saura que tu es là.
− Et c’est qui la gadji, la gazière, la fébosse ?
− Fébosse ne sais, mais fée assurément, fée Loirine, qui sur la source règne. Pour tout te dire, c’est elle qui de prime eût dû te sauver, mais c’était un samedi…
− Et elle était en reuteuteu, en ouiquinde, à glander…
− Certaines fées, sais-tu, ont leurs pouvoirs suspendus ce jour-là… Bon, la suite apprendras de sa bouche et je ne veux pas ouïr de cette râtelée, mes oreilles siffleront bien assez car son ire à mon endroit n’a pas dû choir d’un pouce…
− Et tu m’envoies chez elle ?
− Je ne vois pas qui d’autre que Loirine peut ton sort arranger…

samedi, 11 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 5


Cinquième râtelée : Travailler plus pour gagner plus...

Yvon la Selve oyant cette incrédible râtelée pensa qu’il s’était accointé d’un démoniacle atrabilaire souffrant d’un vice de cerveau mais qui pourtant en savait prou sur toute la famille. Il essaya de prime de toucher sa raison et de savoir d’où lui venait tout ce savoir.
« Mon bon moussu, j’ai deux enfantelets, deux plaisants bessons qui s’appellent Sylvain et Sylvia et qui sont nés même jour, comme tous les jumeaux, jour dont je ne me ramentois plus, il y a deux ans, c’est sûr, car nous allons bientôt fêter leurs Pâques annotines. Mon épouse Yveline se nomme, comme vous l’avez dit, et vous avez ce me semble son âge… »
Sylvain n’entendit pas la suite. Il se testonnait le cheveu comme pour mieux penser. C’est vrai qu’il n’avait pas envisagé cette nouvelle fratrie… et c’est vrai que sa mère, plus jeune que son père, pourrait être sa sœur ! Trois années avaient donc passé ! Trois ans qui avaient suffi pour qu’une neuve marmaille folâtrât dans le pré. Il n’avait pourtant dormi qu’une nuitée dans l’antre d’Hakitène… Nonobstant, sa nycthémère mue avait duré plusieurs années ! Mais que sont trois années pour une elfe éternelle ? Hakitène avait celé cela. Trois ans ! Il était donc plus vieux que ce qu’il apensait, point cependant assez pour qu’on croie à son âge ! Mais son père ? Mais sa mère qu’il voulait tant revoir ?
Il regarda Yvon, l’air ému :
« Bon, c’est un truc de ouf mais faut que tu ouvres un max tes esgourdes. Voilà, t’es mon daron, mon ronda, mon reup, mon père, mon vieux, mon papa, celui qu’a pas mis sa potca pour pécho Yveline qu’est ma daronne, ma reum, ma meureu, ma mère, ma maman à moi ! J’ai trois ans et je fais pas mon âge, ça c’est à cause d’Hakitène, l’Elfe Hakitène qui m’a sorti du bain parce que oui, vous avez pas été cool sur le coup, vous m’avez balancé dans la Loire y’a quelques jours à peine, enfin non, c’est plus ça, ça fait trois ans puisque j’avais un an quand j’ai serré le quiqui de Sylvia que j’adorais grave ! Et vous, hein, vous avez remis le couvert et refilé nos blazes aux deux mioches de deux ans que j’ai vus tout à l’heure… Bon, j’arrête, je veux revoir ma mère, c’est tout, allez, ziva, sois cool, j’la kiffe à donf ma reum à moi ! »

Si son outre est de vide rempli, se dit Yvon, oyant les coquecigrues du bec jaune, il y a dans ce fatras de paroles des mots comme « Loire », comme « bain », qui dérangent prou la conscience... D’un autre côté, même en proie à ces dérèglements, ce galapiat est d’une force et d’une habileté qui force pécunes pourraient bien rapporter… sans forcer.
« Holà, mon bon moussu, je n’entends toujours rien à votre parladure et je suis apensé que de loin vous venez… Peut-être êtes-vous de ma descendance, comme vous le prétendez… J’ai besoin cependant de temps pour m’y accoutumer. Et je veux bien accéder à votre pressante requête concernant mon épouse Yveline mais il faudra idem patienter quelque peu… Adonc si vous voulez gagner notre affection, gagner notre amour, oui, gagner notre amour paternel, maternel et éternel, et de cela je suis acertainé, il faudra le montrer au labeur, comme tout fils aimant. Il faut donc travailler plus pour gagner plus, c’est un adage de chez nous qui je le crois connaîtra bonne fortune. Si vous… si tu veux donc, mon bon filhot, gagner…
− Tu as dit « mon filhot », « mon filhot », c’est trop la balle…
− Oui, bon, pense à travailler plus pour gagner… Alors voilà, toute cette futaie de plus de cent pièces sera par ta hache abattue, équarrie, empilée sur le bord du chemin, enfin évacuée à pleins charrois par les débardeurs que pour cela je manderai. N’oublie pas, la besogne abattue, de ressapper les souches trop hautes et de les rempietter. Je veux qu’une autre futaie puisse croître aisément pour remplacer icelle. Tu pourras dormir la nuit venue dans une cabane de ramée dont j’ai jouissance, au fond du bois. Je te porterai du pain, une miche pour sept journées d’ouvrage…
− O.k c’est toi le boss, tu seras fier de moi. »

Sylvain salua son père qui s’en alla prestement, le regarda s’éloigner un moment puis empoigna sa hache. Il fit courir un doigt sur le tranchant : elle était affutée comme neuve cognée… Il pensa fort à Hakitène et se mit à sa tâche. De loin on entendit jusqu’au soir des coups secs et réguliers suivis quand et quand du grand fracas de la chute d’un arbre.

La nuit venue il s’affala dans sa tanière, recru de fatigue, rêvant à sa mère qui le prenait dans ses bras et lui couvrait la face de mille claquantes poutounes. Une cohorte de lutins, gnomes et farfadets veillèrent sur ses songes. À la pique du jour cette gaillarde garde s’égailla non sans avoir rangé, réparé, embelli la tanière, laissé force provendes, vêtures et quantité d’eau claire. Sylvain se leva d’un bond, la fatigue s’était tout à plein dissipée, il était propre et lisse comme un teston tout neuf. Il mangea prou en picorant dans son pochon sans s’étonner qu’il fût plein à nouveau, il empoigna sa cognée qui était neuve derechef et vit près d’elle un étui de cuir finement ouvragé qui contenait un beau cotel dont l’alumelle étincelait. Une herminette émoulue complétait l’outillage. Il prit son bien et s’en alla vers la futaie.
Son père l’attendait à l’orée du bois, près de la futaie, de peur que l’idée ne lui vînt d’aller vers la chaumine.
« Je te souhaite le bonjour, mon fils, je vois que tu es frais et bien rebiscoulé, et tu as bien affûté ta cognée ce me semble. Bien tu as fait car tu as du labeur, et comme dit l’adage par chez nous, cognée bien affutée décime la futaie… »

Et passa la journée. À lui seul Sylvain abattit force chênes suant d’ahan mais toujours vigoureux. Il ne se contenta mie d’aligner sur le chemin les grumes équarries, il pensa à sa mère et prépara des fagotins pour qu’elle allume sa flambée, des falourdes pour qu’elle cuise son pot et réchauffe ses petons. Il prit même le temps, avec son beau cotel, de tailler pour son père moult et moult cure-dents…

Un pied plat d’un proche hameau vit Sylvain à sa tâche et s’avança vers lui pour clabauder un peu. Sylvain noulut laisser ni cognée ni labeur mais lui parla de gente mais étrange manière, comme bien lecteur sait, juste assez pour que notre maroufle s’en aille en catimini dire à la cantonade qu’il avait encontré un géantin boquillon à qui le bon dieu avait baillé force vigueur et belles membratures mais omis de garnir la cervelle.

Le lendemain, au grand dam de son père, quelques mignotes pimplochées, francs bélîtres et coquefredouilles vinrent se trantoler vers la futaie pour encontrer le tant terrible bûcheron à la cervelle dégarnie. Il n’y eut de bachelette qui ne jeta des œillades gourmandes sur le biau damoiseau de bois vert, soupirant à penser que ce tombeur de chêne était peut-être aussi un abatteur de bois, ce qui en ces contrées veut dire un vigoureux amant… Les hommes quant à eux, ébaubis du travail accompli, soupiraient en comptant les pécunes qu’Yvon allait tirer de l’innocent qui « père » l’appelait. À la parfin dans tout le voisinage on ne parla que de cela et le quatrième jour, arriva sur les lieux qui devait arriver : Yveline la Selve…

mercredi, 08 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 4


Quatrième râtelée
Le retour de Sylvain

La nuit tomba. Une cohorte de lutins, gnomes et farfadets, par Hakitène mandés veillèrent sur Sylvain béatement ocoucoulé dans les bras de Morphée. À la pique du jour cette gente brigade prestement s’évanouit dans les fourrés alentour. Sylvain s’éveilla, rebiscoulé sans le savoir de son grandissement véloce mais combien épuisant. Il vit qu’il était dans l’accul sombre d’une grotte garnie de force victuailles, de peaux de bêtes et d’outres pleines d’eau. Il trouva à ses pieds une cognée dont le biseau brillait comme la lame d’une dague d’argent et une lettre à lui adressée. Il lut puisqu’il savait, sans savoir qu’il savait. Hakitène lui narrait sa vie par le menu, ses jeux sororicides, ses parents chagrinés, son séjour sur les eaux, son enfance abrégée et ses capacités… Elle serait toujours là sans qu’il la vît jamais, s’il requérait son aide. Mais attention, elle n’était qu’elfe et d’autres créatures, comme les fées, possédaient des pouvoirs bien supérieurs aux siens. Qu’il gouverne sa vie, prenne les rênes de sa fortune à présent, car homme il était et parmi eux devrait pour toujours rémanoir. Elle lui offrait une cognée car, fils de bûcheron, boquillon serait donc, au moins de prime pensait-elle…
« Waou, pensa Sylvain en s’habillant car vêture il trouva au bord de sa couche, elle est cool cette meuf, un peu ouf mais relax, j’ai quand même eu du bol d’être tombé sur elle ! » Il mangea derechef car il noulut partir la panse vide. Dans son esprit les idées s’éclairaient comme grandes flambées. Il prenait peu à peu possession de son corps, de son âme, il réfléchit à ce qu’il allait faire.

Après moult pensements, francherepue et pandiculations diverses pour bras et jambes délier, il décida de se mettre en chemin. Hache sur l’épaule, pochon de provendes en bandoulière, il sortit de son antre. Tristeusement assez il regarda une dernière fois sa tanière mais son destin était ailleurs tracé, et longue et cahoteuse la route serait.
Ainsi partit sans trantoler Sylvain la Selve, biau et solide gaillard de quelques mois à peine, à travers laies, brandes et sentes, sans faire malencontre et sans jamais plus d’une nuit interrompre sa course. Il avait calculé selon la position des astres, la mousse autour des arbres, les ombres projetées, vers où se diriger. Hakitène si bien avait garni ses mérangeoises qu’il pouvait ainsi user tant de sa force émerveillable que de ses raisonnantes facultés grâce auxquelles il allait aisément dans les tréfonds de ce qui pour les hommes de son temps n’étaient qu’abîmes imperscrutables.

Il chemina, donc, toute une lunaison, vers une seule direction. Mais comme les pas de Sylvain, le conte ici se presse prou et nous voilà soudain tout près du but, à moins d’un demi-quart de lieue de la chaumine des la Selve.
Elle était tapie au mitan d’une plaisante closerie dans laquelle une chèvre assez maigre broutait, deux enfançons jouaient, coquard, gallines, gélines et gallinettes caquetaient et piaillaient, et poussaient bonnes légumes. La cheminée fumait, et dans le ciel lentement montaient des écharpes blanches de vie paisible, humble et douce. Un chien grogna. La basse-cour s’accoisa tout soudain et les enfants se pelotonnèrent. Sylvain s’éloigna. Il alla vers les bois, s’enfonça, adonc guidé par des ahans et des bruits secs qu’un écho prolongeait. C’était Yvon la Selve, à la peine, seul contre un chêne d’au moins quinze pieds de haut et large d’une demi-toise. Lorsqu’il vit le damelot bien basti avec sa cognée à l’épaule, il le héla.
« Holà, gaillard moussu, viens t’en donc par ici me bailler une franche épaulée, on s’ra point trop de deux pour abattre ce chêne ! »
Sylvain s’approcha et cracha dans ses mains.
« Bouge pas, daron, tiens-toi peinard en attendant, je vais te jouer avec ce chêne un remake de massacre à la tronçonneuse
−Tudieu ! j’entendons rien à ton abstruse parladure mais tu m’as l’air d’être un fiéffé boquillon ! »

Sylvain fit le tour du chêne, regarda les blessures infligées par la hache d’Yvon, fit une moue dubitative. Il observa alentour les baliveaux qu’il noulait abîmer. Il calcula ainsi le meilleur axe pour la chute, dégagea le pied de l’arbre pour l’entailler à fleur de terre, puis il cogna à grand ahan. Aux coups de cognée qu’inlassablement il portait finirent par répondre les échos de la plainte du bois. Cela craquait de plus en plus. « Timber ! » hurla Sylvain sans savoir le pourquoi de ce cri. La grume s’affala dans un ultime gémissement et la terre un instant trémula.
« Corne bouc ! Es-tu point un abatteur du diable ? Quelle besogne en rien de temps ! »
Mais Sylvain n’oyait point son père ébaubi qui prou s’était apparessé pendant le labeur de son fils. Le chêne à terre fut en un tournemain écimé, ébranché, prêt pour l’équarrissage.
« Ventre-dieu qui es-tu à la parfin ? À vingt lieues à la ronde il n’y a homme ni bête qui pourrait accomplir une once de ce que tu as fait ! Cherches-tu du labeur ? »
Sylvain posa sa hache, tout sueux mais avec de force assez pour abattre tous les arbres de la futaie.
« Mon blaze est Sylvain la Selve, je suis ton fils, fils d’Yveline et frère de Sylvia que j’ai tuée accidentellement… »

lundi, 06 août 2007

Le dit de Mâle Branche, 3

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Troisième râtelée :
La tant briève enfance de Sylvain

À la parfin cette conspiration xylophonique réveilla tout le peuple des bois, des landes, des marais, des grottes et des montagnes. L’elfe Hakitène vint la première aux nouvelles.
« Donne-moi donc ce plaisant poulpiquet, ordonna-t-elle au peuplier, je m’en occuperai très bien… » Le peuplier qui bien savait que le bien ou le mal étaient indiscernables pour des créatures comme les elfes tressaillit de toute sa ramure oyant Hakitène ainsi parler. Mais comment résister au charme et au pouvoir d’une tant émerveillable beauté qui Pape, Papesse et Papelets damnerait tout à trac ! Ainsi l’enfantelet toujours aux anges souriant fut emporté à tire d’ailes vers son étrange destinée.

Au mitan d’une clairière Hakitène déposa Sylvain. « C’est ici que je vis, ici que tu vivras… au moins un certain temps. » Elle le démaillota et vit avec surprise qu’il n’était point korrigan, poulpiquet ni lutin mais petit d’homme, simplement, un enfançon de belle face et fine et forte membrature. Elle lui bailla force poutounes, ce qu’oncques Yveline ne fit, gazouillant comme sotte caillette, puis s’accoisa un moment, perdue dans de profonds pensements. Enfin elle se reprit et lui parla comme elle eût dit sa râtelée à un quelconque damoiseau, fourrant quant et quant sa main négligemment dans le fond d’un immense tupin d’où elle sortait, comme d’une corne d’abondance, moult provendes de toutes sortes pour lui rondir son blanc gaster.

« Que me voilà en "drôle" compagnie à présent ! Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de te laisser à cette pastoure écervelée ! Un petit d’homme ! Moi qui fort déprisais cette engeance, la fuyant plus encore qu’une aviaire grippée… mais tu es là, Sylvain la Selve, car ton nom je connais, comme toutes choses par ailleurs, c’est notre pouvoir… qui ne nous sert à rien du reste ! Bon, je parle comme moulin moulinant et vais du coq à l’âne à brodailler tes mérangeoises pas encore achevées ! Tu es là et de toi marraine suis-je à présent. Voici ce que j’arrête : je te vais sur le champ élever comme un mien enfançon, mais à ma façon qui n’est point celle de ceux de ta lignée. Chez les tiens vous mettez des années à pousser, à passer des enfances à l’âge des tout premiers émeuvements. C’est long, trop long et point n’aurai cette patience. Pendant que tu te chaffoures le museau de mes galimafrées, tu croîs, Sylvain la Selve, tu pousses, tu grandis… »

Elle s’approcha de lui et souffla doucement sur son corps, une longue, longue et suave brise elfique qui l’enveloppa comme une délicieuse ondée, un suaire de grâce.

Il tressaillit d’aise. Elle lui parla continûment :

« Voilà, Sylvain la Selve, ce que je dis se fait et ce que fais jamais ne se défait. Grandis, je le veux, point n’auras besoin de t’user les genoux à courre à quatre pattes, d’étouffer comme viande lardée dans des emmaillotages, de brailler pour avoir ta becquée, point ne seras la proie des loups, des rats ou des manants qui la nuitée venant vont rober les enfants. Point n’auras à pâtir d’un mal étrange et familial qu’un garcelet aux pieds enflés a, depuis Delphes dit-on, épandu dans toutes les humaines contrées…

Ah, j’allais oublier ! Je te donne en sus l’usance du verbe, voilà… tu parles… enfin dès que tu auras quelque chose à dire, cela possible te sera, mais je suis tant embrouillée dans tous les miens pouvoirs que je confonds beaucoup de choses, époques, lieux notamment, et il n’est pas sûr du tout qu’il te sera aisé de te faire comprendre…

Ah ! Aussi ! Toute parole a sa peinture et voici donc que tu sais, parce que je dis cela, reconnaître et tracer les signes de la voix. Plus tard peut-être me mercieras-tu te t’avoir épargné pénible apprentissage. Les tiens guerroient encore pour imposer à leurs enfants la meilleure façon de s’acquitter de cette tâche et chacun est bien acertainé qu’il a pour lui raison. Je ne sais ce que feras de cette usance, mais elle est chez les tiens, semble-t-il fort prisée.

Et puis enfin car je le veux aussi, je te donne sapience, science et grand entendement de toutes choses. Voilà, de ce fardeau tu es lesté. À quoi te servira-ce ? Cela m’est déconnu tout à fait. Peut-être même que chez les tiens cela devient comme une forme d’estropiance, une tare dont tu auras à rougir, tant richesse et pouvoir deviennent l’apanage des crânes libérés. Et puis de quoi servent science et conscience quand on n’a nulle route à suivre ? Quand le bien ni le mal n’ont de franches limites ?

Veux-tu un Dieu aussi ? Lequel choisir ? Les humains par chez toi sont monolâtres assez et encore à s’occire car ils se croient les meilleurs Truchements des paroles divines. Ils ont de prime éradiqué, décimé, anéanti les pensées non conformes aux leurs et nous voilà, nous, peuples des mondes intangibles, créatures d’autres croyances aussi fortes que les leurs, relégués, discrédités, ridiculisés dans d’étranges grimoires animés, privés de notre dignité. Tu choisiras ton dieu si tu en as envie, libre pour ce tu seras.

Enfin, Sylvain, j’en ai fini, tu es sorti de tes enfances puisque parole tu as. Va, va ton chemin dès à présent. L’amour, la joie, la haine, la peur, le plaisir et autres ressentis connaîtras par toi-même. Je pourrai mais ne veux lire ta destinée, elle t’appartient d’or en avant. »

Ce disant elle souffla encore sur le désormais bel adonis qui toujours souriait, point encore conscient de sa magique mue. Il s’endormit. Elle déposa sur ses lèvres un long baiser. Un baiser si peu maternel qu’elle se mit à rougir tout soudain. Elle traça quelques mots sur une feuille de parchemin, la déposa aux pieds de son gisant filleul, se retourna une dernière fois et disparut dans la forêt. On entendit quelques instants dans les ramées un long soupir d'une infinie tristesse.

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