21.11.2007

Initiative individuelle et vision d'ensemble...

On me reproche parfois d’avoir une vision étatiste de l’économie (le premier qui me traite de stalinien, hop, au goulag !!).
Mon propos n’est pas de revenir à une économie planifiée (« le Plan, une ardente obligation » disait un leader communiste d’après-guerre, il s’appelait De Gaulle). En revanche, on peut noter que des pays comme le Japon ou la Corée ont fait preuve d’une certaine créativité, malgré (ou peut-être à grâce à) un ministère de l’industrie assez développé.
Les pays scandinaves sont les pays dans lesquels l’Etat a un rôle les plus importants (si l’on mesure cela par le poids des prélèvements obligatoires) et ce sont les pays européens les plus innovants(nombre de brevets par habitant).
Il est vrai aussi que dans ces pays, les dépenses en R&D; des entreprises sont nettement plus élevées qu’en France...

Quoiqu’il en soit, je ne pense pas que la France soit toujours un « gros machin centralisé » pour tout ce qui concerne la production. A mon avis elle pêcherait plutôt par un déficit de politique industrielle (les pôles de compétitivité pourraient jouer un rôle s’ils n’étaient pas aussi nombreux et émiettés sur le territoire). Depuis plus de dix ans, c’est l’abaissement du coût du travail (via les allègements de cotisations sociales) et sa flexibilisation (interim, CDD, temps partiel) qui tiennent lieu de politique industrielle en France. Résultat : on devient moins performant parce que ces pratiques tirent vers le bas les salaires et les qualifications.

On nous répète que c'est à chacun d'entre nous de se prendre en main, d'être créatif, de prendre des risques...Cette mise en avant de l’initiative individuelle n’est-elle pas un aveu d’impuissance de la part de dirigeants (politiques et économiques) qui sont incapables de dessiner une vision d’avenir pour la société, un idéal d’avenir partagé ?
Je pense en effet que les élites françaises ont une responsabilité considérable dans les blocages de la société française. En effet, la plupart des dirigeants des grandes entreprises sont X, Enarques, Inspecteurs des Finances (voire un peut tout à la fois) et ils passent allègrement des cabinets ministériels, de la haute fonction publique à la direction de grandes entreprises. Sur les 71 dirigeants des grandes entreprises françaises la moitié sont X ou Enarques, un tiers d’entre eux ont transité par la fonction publique et un quart par les cabinets ministériels.
Selon l’économiste Thomas Philippon « Dans sa dynamique propre, le capitalisme français tend à privilégier l’héritage qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut). »
Cela se traduit pour ces entreprises par des résultats moins bons que les autres.
Ceux qui sont souvent les premiers à fustiger les « blocages de la société » feraient bien d’abord de balayer devant la porte de leurs conseils d’administration, dont le corporatisme ferait pâlir le plus obtus des syndicalistes « archaïques ». De ces pratiques au plus haut niveau découle un management « à la française » qui ne contribue pas à valoriser la prise de risque et l’initiative.

Nous n’avons pas besoin de flexibilité supplémentaire du marché du travail. Ce dont nous avons avant tout besoin, c’est de politique visant à favoriser le développement d’entreprises innovantes, qui existent mais qui ne sont pas assez soutenues.

Trois exemples dans mon entourage professionnel:
* Une petite société basée à Albi a mis au point une alternative plus que crédible aux logiciels des mastodontes Business Objects et Cognos
* Un de mes clients est en train de mettre au point une maison à structure métallique à 50 000 €
* Un autre a mis au point un procédé de fabrication d’objets décoratifs à base de matériaux végétaux et de plexiglas

Je ne pense pas que ce soit ma présence dans le secteur qui catalyse à ce point les énergies créatrices (quoique, pourquoi pas ? il faudra que j’en parle à Jacques Attali !). Sérieusement, je pense que l’on pourrait multiplier les exemples de ce type dans toutes les régions de France.

Ce dont ces entreprises ont besoin, ce n’est pas de flexibilité du contrat de travail mais plutôt de partenaires industriels, commerciaux et aussi financiers. Cela milite en faveur d’une reprise en main par l’Etat du financement de ces entreprises puisque le secteur bancaire privé est incapable de prendre des risques industriels, englué qu’il est dans une course au profit financier à court terme, incompatible avec la prise de risque nécessaire à l’innovation.
Il faut que l’Etat retrouve un rôle équilibré dans l’économie, en plus du rôle de fournisseur de services publics (éducation, santé, sécurité, énergie…). Non à l’Etat minimal des libéraux, mais ce n’est pas pour autant que l’Etat doit produire des voitures ou de l’acier.
C’est aux dirigeants politiques de proposer une vision de la société. Une fois ce chemin balisé, l’initiative individuelle aura toute sa place et donnera sa pleine mesure.

PP