16 avril 2008

Comédie italienne...

Aujourd’hui, sur France Inter, un certain nombre d’émissions et de chroniques étaient consacrées à l’Italie, pour cause d’élections législatives dans ce pays. Nous y reviendrons.
Ainsi, la chronique du comique libéral Jean-Marc Sylvestre était consacrée à une analyse de l’économie italienne. Après avoir souligné les difficultés auxquelles elle est confrontée (croissance faible, chômage élevé…), il a fait les fonds de tiroir pour trouver des points positifs (il avait sans doute prévu de déjeuner dans un restaurant italien et il voulait se faire offrir l’apéritif !). Il nous a donc assené que « l’Italie a un endettement public qui est moins profond que le nôtre ». Or il se trouve que la dette publique italienne représente près de 110 % du PIB alors que la dette française, quant à elle, se situe aux alentours de 65%.
Ensuite, il a évoqué cette « tradition italienne » qu’est le travail au noir (pour sa chronique sur l’Allemagne, il nous prépare une analyse fouillée de la filière « choucroute »). Selon lui, « l’économie souterraine est un marqueur de dynamisme »…comme l’atteste le taux de croissance moyen de 0,9% par an pendant les 6 dernières années. Et puis, c’est vrai, pourquoi s’embarrasser de tout ce fatras inutile que l’on appelle « droit du travail » et qui décourage l’initiative individuelle ?

L’économie italienne est bel et bien malade et les causes sont à chercher d'abord dans son tissu productif. En effet, l’industrie italienne est spécialisée dans des secteurs où les contenus technologiques sont faibles (ameublement, textile, automobile…) et de ce fait, elle est concurrencée par les pays à bas salaires. Depuis son entrée dans l’Euro, elle ne peut plus utiliser l’arme de la dévaluation pour restaurer sa compétitivité. Entre 2000 et 2007, les importations ont augmenté de 50 % et les exportations de…4%. Les parts de marché de l’Italie dans l’économie mondiale sont en train de s’effriter à grande vitesse.
Ce qui est alarmant, c’est que les coûts salariaux unitaires dans l’industrie se sont envolés de 30 % entre 1998 et 2007, alors qu’ils ont plutôt eu tendance à baisser dans les grands pays industrialisés. Malheureusement pour les travailleurs italiens cette envolée n’est pas due à une hausse des salaires (le salaire médian est d'environ 1100 €), mais plutôt à une stagnation de la productivité. L’Italie est le pays européen qui investit le moins en recherche et développement (deux fois moins que la France qui n’est pourtant pas une référence en la matière).

Dans ce contexte de déprime, les italiens ont donc confié à Silvio Berlusconi la charge de former le 61ème gouvernement en …63 ans. Et ce malgré ses précédents échecs.
Allié à la Ligue du Nord, parti d’extrême droite et anti-européen, « Il Cavaliere » a obtenu une large majorité à l’Assemblée et au Sénat. Il a donc les mains libres pour mener à biens ses « réformes ». Il a annoncé la couleur dès aujourd’hui en déclarant qu’il allait lutter contre la « pression bureaucratique, fiscale et judiciaire ».
L’autre point marquant de ce scrutin, c’est la réduction importante du nombre de partis représentés au Parlement italien. Leur nombre est passé de 39 à …4 ! Les communistes, les verts, les démocrates-chrétiens… ont ainsi disparu de l’échiquier politique. Walter Veltroni, patron du nouveau Parti Démocrate et ancien communiste, a contribué à cette disparition en refusant les habituelles alliances avec les communistes et les verts. Le Parti Démocrate est né en octobre 2007 de la fusion des Démocrates de gauche (ex-communistes) et de la Marguerite (ex-démocrates-chrétiens de gauche). Walter Veltroni, ancien maire de Rome, définit son parti comme n'étant « pas de gauche mais réformiste, de centre gauche », plus proche du modèle américain ou de la « troisième voie » blairiste que du socialisme européen : « Un Parti démocrate américain à l'italienne. ».
Il a poussé assez loin l’identification avec le « modèle américain » : son slogan « Si può fare », littéralement « On peut le faire » est presque la traduction littérale du « Yes, we can » (« oui, nous pouvons ») de Barack Obama.

En quelque sorte, Walter Veltroni a inventé le concept de parti politique « franchisé ». Il s’agit de reprendre l’enseigne et la démarche marketing de la « maison mère » ! Le nom même de « Parti démocrate » est inquiétant car cela traduit une sorte d’accord « a minima ». En effet, les mots « socialiste », « travailliste », « communiste » évoquent la volonté de changer la société, alors que « démocrate » signifie simplement que l’on est d’accord sur le principe de « un homme = une voix » et après …advienne que pourra !

Une fois de plus, la gauche a perdu parce qu’elle n’a pas osé affirmer sa différence. La gauche a tout à perdre à vouloir atténuer les clivages, à vouloir placer le débat sur les « valeurs ». Elle ne pourra gagner que si elle réinvestit le concret, que si elle ose à nouveau dire des « gros mots » comme « partage de la valeur ajoutée », que si elle interroge le capitalisme et ses dérives… Elle doit s’affranchir de « l’eau tiède » démocrate, qui ne peut conduire qu’à l’impasse ou à une fuite en avant vers un alignement encore plus flagrant sur les positions de la droite.

PP

17 décembre 2007

En quête de gauche

Je vous livre quelques extraits du dernier livre de Jean-Luc Mélenchon (« En quête de gauche »). Il analyse les dérives des « réformateurs » de gauche, en les mettant en perspective avec les textes « fondateurs » tels que le Manifeste Blair-Schröder. Je suis assez d’accord avec ses analyses, notamment sur Ségolène Royal. En revanche, ses propositions pour reconstruire une « vraie » gauche me paraissent un peu floues.

Quelques résultats des « modèles » sociaux-démocrates…
Sous les gouvernements Blair de 1998 à 2004, le patrimoine des 1% les plus fortunés a doublé. 25 % des travailleurs britanniques travaillent plus de 48 heures par semaine.

Aujourd’hui l’Allemagne est la championne d’Europe du dumping fiscal ! Ses choix fiscaux font pression sur tous les autres Etats européens et sur les travailleurs de ces pays.

Au Danemark, les travailleurs considérés comme « invalides » représentent 10% des actifs. C’est l’équivalent du résultat d’une guerre ! Si l’on réintégrait cette étrange cohorte d’invalides dans le marché du travail, et si on en ramenait la proportion à ce qu’elle est par exemple en France, on constaterait un taux de chômage d’environ 14% ! C’est bien loin des 6% officiellement affichés et répétés pieusement par tous les griots du « modèle danois ».

Au-delà de la gauche, la « post-gauche »…
Manifeste Blair-Schröder : « La plupart des gens ont abandonné depuis longtemps la représentation du monde inspirée du dogme de la droite et de la gauche. Et c’est à ces gens-là que les sociaux-démocrates doivent s’adresser. »

Clinton et Blair voulaient un « gouvernement des meilleurs »…Tout comme Sarkozy et Bayrou. « Gouvernement des meilleurs » est la définition étymologique d’aristocratie.

Tony Blair : « la gestion de l’économie n’est ni de gauche, ni de droite, elle est bonne ou mauvaise ».

Tony Blair : « Je pense que l’attachement de Margaret Thatcher à la libre entreprise était juste. La Grande Bretagne a surtout besoin de gens qui réussissent grâce à l’argent qu’ils gagnent. »

Tony Blair : « Nous croyons dans la responsabilité des individus de se prendre en charge. »

Peter Mendelson : « Le New Labour a toujours été très relax à l’idée que des gens puissent devenir indécemment riches. »

John Prescott (Vice-Premier ministre de Blair, 1997) : « Aujourd’hui, nous sommes tous des membres des classes moyennes ».

Schröder : « Je ne pense pas, ou plutôt je ne pense plus, qu’il soit souhaitable d’avoir une société sans inégalités. »

Qui n’accepte pas le « réel » tel qu’il est défini par ces gens n’exprime plus un désaccord : soit il ment, soit il est tout simplement insensé. C’est habile. Mais c’est d’essence totalitaire.

En 1984, François Hollande a écrit un texte intitulé « Pour être modernes, soyons démocrates » : « La conception dogmatique de la classe ouvrière et la notion d’appartenance des individus à des groupes sociaux solidaires doivent être abandonnés. »

Le cœur de la ligne « Démocrate » réside dans l’effacement des contradictions qui traversent la société, l’effacement même de la notion d’affrontement.

Les tenants de la « post gauche » cherchent sans cesse à savoir ce qui plaît le plus ou ce qui marche le mieux dans la tête des gens. La conséquence directe de cet engouement pour les sondages, les enquêtes d’opinion, est la stratégie dite de « triangulation » (inventée par Bill Clinton) qui consiste à se positionner sur les options de droite qui semblent le plus partagées par l’opinion.

La gauche peut tout simplement être rayée de la carte politique au profit d’une généralisation de l’alternance molle à l’américaine entre deux courants qui partagent 90 % de valeurs et d’idées communes.

Ségolène Royal : « La valeur travail reconstruite (sic !), la responsabilité individuelle et la récompense de l’effort ne sont pas des valeurs conservatrices. Ce sont des valeurs progressistes et je les revendique pour les socialistes. »

Pour eux, la part de richesse que l’on reçoit est le résultat de ses efforts personnels, des opportunités, de la bonne santé de l’économie ; ce n’est pas une question politique ou sociale à traiter comme telle.

La campagne de Ségolène Royal…
Une campagne, ce n’est pas le moment où l’on va demander aux gens ce qu’ils veulent, à supposer que ce soit une bonne méthode pur définir l’intérêt général. C’est au contraire le moment où l’on soumet à la discussion les propositions que l’on fait pour régler les problèmes.

Démocratie participative
Ce phénomène, qui consiste à ériger le café du commerce en nouveau cadre d’élaboration de la doctrine politique a été appelé « life politics » par la science politique anglo-saxonne. J’y vois une nouvelle façon de contourner la question politique en la dissolvant dans le magma des situations particulières, où chaque individu est un cas particulier et où les solidarités de classe ou de catégorie sociale n’ont plus de pertinence.

PP

11 mai 2007

Faire des propositions...

La victoire du candidat de la droite « décomplexée » aux élections présidentielles est le fruit de deux réussites majeures.
La première est sa capacité à faire des propositions concrètes et cohérentes. Ne vous méprenez pas sur mes propos : le fait que ces propositions soient concrètes voire cohérentes ne signifient pas qu’elles sont à mes yeux efficaces ou pertinentes. Si vous avez eu la patience de lire mes précédents messages, vous avez pu vous rendre compte de tout le mal que j’en pense. Pour autant, il est incontestable que ces propositions marquent les esprits :
•Défiscalisation des heures supplémentaires (le fameux « Travailler plus pour gagner plus »)
•Bouclier fiscal ramené à 50¨%
•Possibilité de déduire les intérêts des emprunts immobiliers de l’impôt sur le revenu
•Suppression des droits de succession
•Peines planchers pour les multirécidivistes
•…
Malgré une lecture attentive du programme de Ségolène Royal, je suis dans l’incapacité de citer instantanément une mesure concrète. En matière d’économie par exemple, elle renvoie trop souvent à d’improbables négociations entre les partenaires sociaux, alors que nous savons bien que la négociation n’est pas le fort des « partenaires » sociaux français…
L’autre réussite majeure de Nicolas Sarkozy a été sa capacité à convaincre une partie des classes défavorisées et moyennes que leurs intérêts étaient représentés dans son programme dont les principaux bénéficiaires seront une fois de plus les plus riches.

Faire des propositions concrètes et convaincre de leur bien-fondé : voilà, à mon avis, ce qui fait cruellement défaut à la gauche aujourd’hui.
Quel est le débat qui agite le Parti Socialiste en ce moment? C’est de savoir qui de l’aile droite de la gauche ou de l’aile gauche de la droite du parti doit piloter la « rénovation » ? Cette débauche d’énergie dans des luttes intestines ne fait que retarder encore et une fois de plus la réflexion sur le fond.
Emploi, Protection sociale, Fiscalité, Santé, Education, Recherche, Justice, Logement, Institutions, Europe… autant de sujets sur lequel le Parti Socialiste est inaudible.

Le « Non » au référendum sur le traité constitutionnel, au-delà d’un rejet de la politique de Jacques Chirac, était révélateur des aspirations d’une majorité de citoyens à autre chose...
Autre chose que l’accompagnement social des effets néfastes de la financiarisation de l’économie.
Autre chose que ce « réalisme économique » qui doit nous conduire à accepter les inévitables réformes visant à nous « adapter ».
Plutôt que d’accepter passivement la mutation vers un capitalisme purement actionnarial, dominé par des investisseurs institutionnels (fonds de pension anglo-saxon entre autres) et une oligarchie de grandes banques, n’est-il pas encore temps de proposer autre chose ? L’aveuglement court-termiste des marchés financiers doit-il servir de guide ou d’excuse pour reporter sans cesse le risque vers les salariés les moins qualifiés, sommés d’accepter une flexibilité qu’on leur présente comme le summum de la « modernité » ? N’est-il pas temps de réorienter l’investissement vers la croissance interne des entreprises (génératrice d’investissement dans l’économie réelle), plutôt que vers la croissance externe (via les fusions acquisition, opérations purement financières et souvent suivies de réduction des effectifs) ?
Les sociaux-libéraux ne manquent jamais de caricaturer ces réflexions en prétendant que l’on ne peut pas revenir « au temps de la bougie » ou du Gosplan. Bien sûr, il ne serait pas crédible de prétendre tout changer en un jour, ni même un an…Mais si l’on se dit dès le départ que c’est impossible, il est évident que les chances de réussite sont proches de zéro !
Il n’est pas question de remettre en question l’économie de marché, ou la libre entreprise. Il s’agit de s’interroger sur les modalités de répartition de la richesse, sur le rôle et le financement de la protection sociale, sur le contrôle du capital des entreprises, sur le rôle de l’Etat en tant qu’investisseur, sur le rôle du système bancaire dans le financement des PME…
Un pays n’est pas une simple juxtaposition d’entreprises dont il faudrait à tout prix privilégier la compétitivité, au détriment des salariés.
Un pays ne peut pas licencier certains de ses habitants parce qu’ils ne seraient pas assez productifs, il faut donc accepter l’idée que l’Etat ait un droit de regard sur les mécanismes de répartition de la richesse, sur l’orientation des processus de production…

Il est évident que la « mondialisation » exerce des contraintes importantes sur les politiques nationales. Pour autant, il reste des marges de manœuvres relativement importantes pour peu que l’on ait la volonté politique des les exploiter.

Par exemple :
• Réaffirmer le choix de société visant à un haut niveau de protection sociale. L’aide sociale ne doit plus avoir comme mission première d’assurer un revenu minimum. Sa fonction d’insertion doit désormais l’emporter sur sa fonction caritative.
• Réorienter les allègements de cotisations sociales pour favoriser l’emploi à temps plein (et renchérir le coût du temps partiel contraint) et l’emploi des seniors.
• Réformer la fiscalité pour restaurer un impôt réellement progressif assis sur l’ensemble des revenus (et suppression des niches fiscales)
• Financer l’Assurance-Maladie par l’impôt et non plus par les cotisations sociales (puisque l’assurance maladie est désormais universelle).
• Réformer les cotisations sociales en incluant une taxation de la valeur ajoutée et une part « d’écotaxe »
• Réformer l’indemnisation du chômage en plafonnant l’indemnité maximale au salaire médian (1500 € au lieu de 5200 € aujourd’hui)
• Développer les services à la personne dans le cadre de la prise en charge de la dépendance (en favorisant la mutualisation des emplois pour créer des emplois à temps plein)
• Inciter au recours à des sous-traitants locaux pour les grandes entreprises industrielles
• Inciter au recours à des fournisseurs locaux pour la grande distribution
• Renforcer le rôle et les moyens d’Oseo (structure du Ministère de l’Economie destiné au soutien à l’innovation et au financement des TPE / PME)
• Mobiliser une partie des fonds de la Caisse des Dépôts et Consignation pour financer le développement des « grosses » PME
• Renforcer la sélectivité des pôles de compétitivité
• Optimiser le fonctionnement des ZEP
• Revaloriser les filières techniques via notamment l’apprentissage
• Instaurer une plus grande sélection à l’entrée de l’université
• Favoriser la recherche fondamentale
• Encourager les partenariats public-privé pour la R&D;
• Augmenter les moyens de la justice pour notamment mieux répondre aux premiers délits des mineurs
• Renforcer le contrôle des dépenses de santé (rendre l’Objectif National des Dépenses de l’Assurance Maladie plus contraignant)
• Réformer le mode de rémunération des professionnels de santé (introduire une dose de capitation en plus de la rémunération à l’acte)
• Encadrer la liberté d’installation des professionnels de santé (pour les inciter à s’installer en fonction des besoins réels)
• Clarifier les responsabilités des collectivités locales et supprimer les départements
• Mettre en place une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences dans les fonctions publiques (pour redéployer les fonctionnaires là où ils seront les plus utiles)
• Au niveau Européen : lancer le débat sur une harmonisation fiscale vers le haut et sur le rôle d’Ecofin dans la définition d’une politique de change européenne plus réactive
• Au niveau international : lancer le débat sur la régulation de la finance internationale et notamment les marchés des produits dérivés (les swap notamment)
• Au niveau international : réelle implication dans l’aide publique au développement

Cette liste n’est évidemment pas exhaustive, ni même forcément pertinente (je vous laisse le soin d’en juger) ! Mais tout cela peut être fait indépendamment de la « mondialisation ».

PP