11 octobre 2007

L’affaire Lagardère pour les nuls

De larges extraits d’un texte de François Ruffin (journaliste indépendant) sur l’affaire EADS / Lagardère.
Pour lire le texte complet au format PDF, cliquez ici.

L’affaire Lagardère pour les nuls
En dix leçons :

1 - Comment le délit d’initiés s’est déroulé au grand jour
2 - Comment a fonctionné la censure durant la campagne
3 - Comment sortent les « révélations » aujourd’hui
4 - Comment Lionel Jospin a laissé Airbus à Lagardère
5 - Comment les « Lagardère Boys » se mènent la guerre
6 - Comment EADS fait de la « rentabilité pour l’actionnaire » sa « priorité »
7 - Comment le plan Power 8 était prévu depuis longtemps
8 - Comment on délocalise dans un secteur en croissance
9 - Comment Airbus se construit, et se détruit, à l’image de l’Europe
10 - Comment économistes, socialistes, syndicalistes incitent la résignation


(Ce texte reprend, et actualise, des articles parus dans Fakir en mars 2007 et Le Monde diplomatique en mai 2007.)



1 - Comment le délit d’initiés s’est déroulé au grand jour

Noël Forgeard a déclaré, à l’époque, qu’ « il ne savait pas ». Pour Jean-Louis Gergorin, « cet accident technique majeur a constitué une surprise totale ». Arnaud Lagardère plaidera encore plus étrangement : « J’ai le choix de passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent qui ne sait pas ce qui se passe dans ses usines. J’assume cette deuxième version. »
Qu’on apprécie le paradoxe : des centaines d’ingénieurs savent que des problèmes de câblage électriques retardent l’A380, des milliers d’ouvriers le savent également, même la patronne du bistro de Blagnac le sait - et des dirigeants qui sont payés, avec des stock-options, des parachutes dorés, des jetons de présence en or massif, prétendent qu’ils « ne savaient pas ». Se disent « incompétents ».

Aujourd’hui, l’Autorité des Marchés Financiers a retrouvé des documents attestant que tout ce petit monde savait bien, dès novembre, et à nouveau en mars, que Airbus allait subir des retards. …

2 - Comment a fonctionné la censure durant la campagne

Durant tout le printemps, et c’est un exploit qu’il faut saluer, des centaines d’articles, de reportages télévisés, de flashes radios sont réalisés sans qu’un nom ne soit prononcé : celui de Lagardère.

Un professeur d’économie, ancien membre de la Banque de France, et qui connaissait bien les imbroglios du groupe EADS, a adressé une tribune au Monde - dont le groupe Lagardère est actionnaire. Non seulement son texte ne fut pas publié, mais il n’a jamais obtenu de réponse, alors qu’il était un habitué des pages « Débats ». A Libération, le responsable des « Rebonds » a connu un « problème informatique ». Même L’Humanité, pourtant opposée au plan Power 8, s’est gardée d’attaquer Lagardère dans ses titres ou à sa Une. Malgré des profits cent fois inférieurs, Noël Forgeard et son parachute doré à 8 millions eurent droit à moins de clémence : les plumes se défoulaient sur ce symbole abhorré de « l’argent fou », une « provocation », une « prime à l’incompétence », tandis que de l’UMP au PS, et jusque dans les rangs du MEDEF, on se déclarait « frappé de stupeur ».

3 - Comment sortent les révélations aujourd’hui

Alors que tous les éléments étaient rassemblés dès le printemps, voire dès l’année dernière, pourquoi l’affaire sort-elle aujourd’hui ?
Pourquoi prend-elle une telle ampleur ?
Durant la campagne présidentielle, souvenez-vous combien on s’est tus sur les « amis » milliardaire du candidat Sarkozy…
Alors, pourquoi aujourd’hui ?
Juste un indice : la note de l’AMF - qui n’apporte pas grand-chose de neuf sur le fond et qui a pourtant engendré cette tornade - cette note fut publiée dans Le Figaro. C’est-à-dire dans le quotidien de l’avionneur Serge Dassault….
l’élection présidentielle est passée... Aujourd’hui, les grands dirigeants peuvent reprendre leurs manœuvres. Avec pour objet ici, vraisemblablement, de déstabiliser Lagardère pour que Dassault (empêtré dans ses Rafales qui ne se vendent pas) le remplace au sein du juteux EADS.

4 - Comment Lionel Jospin a laissé Airbus à Lagardère

Airbus est né en 1970 d’un accord entre Etats, associant notamment « deux entreprises publiques : Aérospatiale en France et MBB outre-Rhin »…

L’histoire s’est inversée, désormais c’est Aérospatiale qui est marginalisé : « Les Anglais et les Allemands ont réussi à imposer l’idée que seules l’indépendance de gestion et l’autonomie financière permettraient à Airbus de poursuivre sa course conquérante. »

D’autant plus « vite » que Airbus est devenu rentable. Après vingt-cinq ans de tâtonnements, vingt-cinq ans d’aides gouvernementales,…
On avait collectivisé les dépenses, il est temps de privatiser les profits...
La moisson des bénéfices approche : c’est le moment que choisit M. Lionel Jospin, au printemps 1999, pour confier Aérospatiale au privé. Et vers qui se tourne-t-il ? Vers Matra, pourtant étranger à l’aviation civile…
Le gouvernement de la « gauche plurielle » fait alors deux cadeaux à Lagardère. D’abord, Lionel Jospin accorde des ristournes évaluées à quatre milliards de francs. Et c’est le premier ministre, surtout, qui accepte que l’Etat soit « interdit de gestion », représenté par Jean-Luc Lagardère au sein du groupe EADS. Les pleins pouvoirs sont donnés au privé. On va vite en découvrir les talents de gestionnaires...

5 - Comment les « Lagardère Boys » se mènent la guerre

Le projet industriel d’Airbus est vite délaissé par les nouveaux dirigeants.

Cette rivalité, ancienne, entre MM. Philippe Camus et Noël Forgeard notamment, le décès de Jean-Luc Lagardère, au printemps 2003, l’exacerbe. Les deux hommes ne poursuivent plus qu’un but, devenir calife à la place du calife…
On devine que, dévorés par de telles ambitions, fomentant des coups tordus, avec les tracasseries politico-judiciaires de Clearstream en prime, la supervision de l’A380 apparaisse vite facultative, secondaire. Que n’aurait-on entendu sur l’incurie de l’Etat si c’est entre ministères que s’était déroulée cette bataille, et non entre cadres du privé.

Surtout, et bien plus fondamentalement, le développement industriel est négligé au profit des objectifs financiers. Au profit des profits.

6 - Comment EADS fait de la « rentabilité pour l’actionnaire » sa « priorité »

La privatisation d’Aérospatiale à peine entamée, quel défi lançait Philippe Camus, « futur directeur général » d’une société qui n’existait pas encore ? Celui de bâtir les avions de l’avenir, moins pollueurs ? Non, « de faire passer la marge d’exploitation de 4% à 8% en cinq ans. »

depuis 2004 le groupe « met en oeuvre un programme de rachat d’actions », qui pourrait atteindre « 7,8 milliards d’euros jusque novembre 2007 ». Ce choix atteste la financiarisation d’EADS. Plutôt que d’investir son « cash flow » dans des chaînes de production, ou dans la recherche et le développement, l’entreprise n’entreprend plus... Malgré cela, comment Louis Gallois justifie-t-il la cession des sites de Méaulte, Filton (Royaume-Uni) et Nordenham (Allemagne) ? « Les investissements totaux nécessaires au passage aux matériaux composites représentent 500 à 600 millions d’euros. Nous ne pourrons pas les réaliser nous-mêmes. » Juste des centaines de millions ? Pour les actionnaires, on compte en milliards.

7 - Comment le plan Power 8 était prévu depuis longtemps

Il faut en revenir, d’abord, aux justifications officielles du Plan Power 8. Tant chez les dirigeants d’EADS qu’au gouvernement, on a estimé ce plan « nécessaire », « équilibré », « équitable »…
Le ministre de l’Economie, Thierry Breton, ami personnel d’Arnaud Lagardère et familier des entretiens de complaisance sur Europe 1, a aussitôt salué tant de bon sens : … « Ce plan était nécessaire pour que le groupe européen puisse résister à la baisse du dollar face à l’euro ».

Sont avancés, ici, des arguments de conjoncture : les « retards », la « baisse du dollar », etc.
Or, ce plan de restructuration était prévu depuis longtemps, bien avant ces déboires - que l’on a largement exagérés pour faire passer la pilule.
C’est ce qu’on découvre à la lecture d’un document jamais cité et pourtant passionnant, extrêmemnet éclairant : le « Rapport annuel 2005 » du groupe EADS, intitulé « Tracer l’avenir ». Tout va pour le mieux, cette année-là : « La rentabilité d’EADS a atteint de nouveaux sommets... pour une troisième année consécutive, une augmentation de dividendes est proposée... une année record en terme de livraisons, de commandes et de rentabilité... » Mais ces « performances » ne suffisent pas…
pour que « la rentabilité, selon les mots de Hans Peter Ring, directeur financier d’EADS, ne risque pas d’être en décalage sensible par rapport aux standards de l’industrie et aux attentes légitimes »20 des actionnaires ?

8 - Comment on délocalise dans un secteur en croissance

On s’est largement habitués aux délocalisations, mais avec Power 8, un seuil de plus est franchi. D’abord parce que EADS ne se porte pas mal : l’an dernier, malgré les troubles, EADS a enregistré un bénéfice, ses actionnaires ont reçu un dividende, le chiffre d’affaires d’Airbus a augmenté de 14%.

9 - Comment Airbus se construit, et se détruit, à l’image de l’Europe

Airbus apparaît bien, alors, comme un « symbole de la construction européenne », comme son éclairant reflet. Dans les années 70, Airbus était fondé sur la « coopération franco-allemande », sur la « tutelle bienveillante mais directive des Etats », avec deux entreprises publiques qui s’allient - et c’est bien cette « volonté politique » qui construisait à la fois Airbus et l’Europe.

A la fin des années 90, d’un traité à l’autre, Bruxelles radote son credo, « concurrence libre et non faussée », et fait de l’Europe le royaume de la « libre circulation des biens et des capitaux, y compris avec les pays tiers ». Comment s’étonner que, à cette époque, Airbus est livré au privé et doit une aveugle « obéissance au marché », que les salariés sont licenciés pour accroître la rentabilité pour l’actionnaire et que les ministères n’interviennent pas - sinon pour soutenir des dirigeants qui dégraissent.
…Ceci, alors que les fonds spéculatifs, une banque russe, entrent au capital d’EADS.

Dernier symbole de cette « corporate Europe » : EADS a implanté son siège à Amsterdam, pour échapper à la taxation sur les plus-values.

10 - Comment économistes, socialistes, syndicalistes incitent la résignation

Ségolène Royal a fait des déclarations inaudibles, où elle propose que les Régions investissent dans EADS, où elle parle d’ « anticipation », de créer une « agence nationale de ré-industrialisation », du pipeau. Ou encore davantage de mutisme : au printemps, Dominique Strauss-Kahn et Lionel Jospin ont publié une tribune dans Le Monde où les noms d’Arnaud et Jean-Luc Lagardère ne sont à aucun endroit cités. Et pour cause : c’est le gouvernement « gauche plurielle » de Lionel Jospin qui a confié Airbus au privé. On ne peut pas laisser entrer le loup dans la bergerie, lui donner toutes les clés, lui dire « faites comme chez vous » et ensuite regretter qu’il ait dévoré les brebis. Cette absence d’un contre-discours net a forcément pénalisé la riposte…

31 juillet 2007

L'indépendance de la presse ? Du pipeau !

Qui a dit : « C’est quoi l’indépendance en matière de presse ? Du pipeau. Avant de savoir s’ils sont indépendants, les journalistes feraient mieux de savoir si leur journal est pérenne. »
Réponse : Arnaud Lagardère (propos cités par Thierry Gadault, dans « Arnaud Lagardère, l’insolent », Maren Sell éditeurs, Paris, 2006, p. 204 )

Qui a dit : « Un journal permet de faire passer un certain nombre d’idées saines. C’est les idées qui font que ça marche. Par exemple, les idées de gauches sont des idées pas saines. Aujourd’hui, nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent. »
Réponse : Serge Dassault (interview du 10/12/2004 sur France Inter)

Ces propos sont d’autant plus graves qu’ils émanent des dirigeants des deux plus importants groupes de presse français : Hachette et Soc Presse. Ils ont également des intérêts dans l’industrie et l’armement, mais cela, bien entendu, n’interfère absolument pas avec leur activité dans la presse.
Quoiqu’il en soit, à eux deux, ils possèdent (en totalité, ou partiellement) les titres suivants : Le Figaro, Le Journal du Dimanche, Le Parisien, La Provence, Nice-Matin, Corse-Matin, Le Républicain, La République du Centre… ainsi que bon nombre de magazines (Elle, Paris-Match, Marie-Claire, Valeurs Actuelles…). Lorsque l’on voit l’attention qu’ils portent tous deux à l’objectivité et à la déontologie, on peut être inquiet quant à la qualité de l’information.

L’ensemble des titres de la presse quotidienne ou magazine est détenue par une dizaine de groupes. Ce secteur succombe lui aussi aux joies des fusions et des restructurations. Les journalistes sont de plus en plus soumis à des contraintes qu’elles soient d’ordre éditorial ou de rentabilité. Ils doivent désormais en faire toujours plus : maîtrise de logiciels de mise en page, alimentation du site web du journal…Dans ces conditions, la vérification des informations, le recoupement des sources passent par pertes et profits. Un peu de copier /coller à partir d’un dossier de l’AFP et l’affaire est dans le sac. Au final, c’est le pluralisme de l’information qui fait les frais de ces pratiques.

Pourtant, d’après Nicolas Sarkozy « Dire qu'il y a une concentration entre quelques groupes de presse, c'est tout simplement le contraire de la vérité » (propos tenus sur France Inter le 18 avril 2007). Autant dire que les choses ne vont pas vraiment changer pendant les cinq prochaines années !

PP