01 juin 2008
Les socialistes et le marché (2/2)
Une autre voix détonnante au sein du doux ron-ron du PS : Gérard Filoche. Inspecteur du travail, il est un acien militant de la Ligue communiste révolutionnaire. Il rejoint en 1995 le Parti socialiste avec 150 autres militants et intègre immédiatement son conseil national. De 2000 à 2005, il est membre du bureau national du Parti socialiste. Inutile de préciser qu'il fait toujours partie de la gauche du PS !
Gérard Filoche :
En écoutant, je me rappelais les trois grandes conventions de 1996 où nous votions, pour essayer de me souvenir du chemin parcouru. Nous y avions voté, pour parler des rapports entre la puissance publique et le marché, le principe de rétablir un contrôle de la puissance publique sur les licenciements. Nous l’avons voté encore dans nos congrès jusqu’en 1998 je crois, encore en 2000 à Grenoble, puis on ne l’a plus fait. Je demandais pourquoi, et une de mes camarades bien placée m’a dit : « Parce qu’on tomberait dans une économie administrée. » Et elle a ajouté : « Tu comprends, si c’est nous qui contrôlons les licenciements, les salariés viendront manifester sous nos fenêtres, alors que c’est les patrons qui licencient. »
Alors je me suis dis : d’abord, je vais lui répondre qu’entre 1975 et 1986, en France, il y avait un contrôle administratif sur les licenciements sans qu’on soit pour autant dans une économie administrée.
Après, je me suis dit, je vais lui dire : « C’est normal que les salariés viennent manifester sous nos fenêtres, parce que c’est à nous qu’ils demandent d’intervenir pour ne pas que les patrons les licencient injustement et c’est le rôle de la puissance publique que de le faire plutôt que de les laisser à la merci de multinationales qui pour deux points de profit vont mettre à bas des entreprises qui fonctionnent parfaitement, qui sont compétentes et qui marchent, comme Hewlett Packard par exemple. » Et je me suis dit : « Il faut continuer à défendre l’idée que la puissance publique doit l’emporter sur le marché, cela doit s’incarner par des lois ; que les lois de la République l’emportent sur le marché. » D’autant plus qu’en face, on a Mme Parisot qui dit :« La liberté de penser s’arrête là où commence le Code du travail. » C’est pas mal comme négation de la puissance publique ! Parce qu’en fait d’administration, les libéraux, ils administrent, leur économie est très administrée.
Ce qui dirige les multinationales, ce sont des conseils d’administration. Nicolas Sarkozy administre tous les jours, il a même une opinion sur comment on paie chaque heure supplémentaire de ce pays. Il intervient même sur le fait qu’on va anticiper l’intéressement ou la participation et qu’on va la verser avant fin décembre. Si cela, ce n’est pas de l’administration, je ne m’y connais pas ! Et d’un certain point de vue, ce qu’ils font, c’est qu’ils privatisent l’administration. Ce qui doit nous distinguer, nous socialistes, c’est que le côté administration de l’économie, nous voulons le mettre au service de l’intérêt général par le truchement de la République et non pas par le truchement des conseils d’administration des multinationales. C’est là qu’est la différence. Parce que sinon, après, Mme Parisot nous explique la concurrence libre et non faussée...
La concurrence libre et non faussée : vous avez deux humains, un morceau de viande, il y en a un, il est plus fort que l’autre, il tue l’autre et il mange le morceau de viande. Ca, c’est la concurrence libre et non faussée. Quand la civilisation arrive, vous avez un petit peu de règles, un petit peu de loi ; alors au lieu qu’il tue l’autre, ils se partagent le morceau de viande, mais le plus gros prend le plus gros morceau de viande.
Quand la civilisation progresse encore un petit peu, alors on se le partage moitié-moitié, sans se tuer. Et quand elle progresse encore, on arrive à donner un petit peu plus de viande à celui qui est plus faible, parce qu’il en a plus besoin. Cela s’appelle la Sécurité sociale.
C’est une forme évidemment très haute de la société que les socialistes défendent ; parce que nous voulons, nous, non pas la concurrence contre le travail, nous voulons en fait que le travail, au lieu d’être exclu de la concurrence, soit constitutif du droit de la concurrence. C’est-à-dire qu’internationalement l’OIT ait autant de pouvoir que l’OMC et non pas que l’OMC exclue l’OIT. Que l’OIT ait les moyens de faire appliquer ses lois avec des sanctions, et pas seulement les commerçants. Si l’OIT est constitutive à parité avec l’OMC en défendant le droit du travail international, cela modifie bien des choses. Comme chez nous, parce que Mme Parisot, toujours, veut remplacer le droit du licenciement par la séparabilité. Maintenant, il n’y a plus de subordination, on est tous collaborateurs dans l’entreprise ; enfin on est collaborateurs jusqu’à que ce que cela aille mal et, à ce moment-là, on n’est plus du tout dans le même bateau : vous avez le patron qui s’en va avec le bateau et vous restez amarré sur le quai de l’ANPE.
Elle voudrait noyer les droits publics, les droits sociaux, le droit du travail, et ils sont en train de le faire avec une brutalité, une acidité derrière une prétendue recodification du Code du travail, où ils ont changé 500 lois en décrets, où ils ont supprimé les indemnités légales de licenciement, la limite de port de charge, les seuils sociaux, pour les renvoyer à des décrets qui ne paraîtront que le 1er mars 2008 prochain, alors que les députés sont en ce moment amenés à voter borgnes parce qu’ils votent les lois mais n’ont pas les décrets. Les décrets, c’est dans trois mois ! Et on retire des lois ce qui était le plus positif pour les salariés, et on leur dit : « Ne vous en faites pas, c’est à droit constant ; c’est à droit constant, rien ne change, on ne touche pas au Code du travail, il est le même qu’avant » et pourtant, on leur enlève des droits essentiels pour 16 millions de salariés du privé.
C’est-à-dire qu’on affaiblit la puissance publique, qu’on affaiblit la République, qu’on affaiblit les droits sociaux, qu’on retourne dans des situations de type XIXe siècle et que là, alors, c’est la concurrence libre et non faussée. Ils disent : « La vie, la santé et l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? »
L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la lutte contre la précarité. Depuis 50 siècles, les humains luttent contre la précarité de la soif, de la faim, de la souffrance. On a inventé l’agriculture pour lutter contre la précarité de la cueillette ; on a inventé l’élevage pour lutter contre la précarité de la chasse, et vous avez Mme Parisot, maintenant 50 siècles après qui dit : « Erreur ! 50 siècles d’erreurs ! Retournons à la précarité, vive Cro-Magnon ! »
Cela doit être facile de défendre le socialisme face à cela ! Cela doit être facile de dire qu’on défend les 35 heures et qu’on défend la retraite à 60 ans !
Ce sont les socialistes qui ont gagné les 40 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné les 39 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné les 35 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné la retraite à 60 ans. Reculer devant eux, reculer face à leurs menaces, reculer face à leurs chantages, reculer face à la façon dont ils veulent détruire les droits de la République sur le marché pour se les accaparer en privé pour les multinationales, c’est ne plus être socialistes. Nous n’allons pas faire cela, n’est-ce pas ? !
09:26 Publié dans Actualités , Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parti socialiste, rénovation, inégalités, 35 heures, chômage
29 mai 2008
C'est triste...
Les derniers développements sur les 35 heures ne font que confirmer deux de mes convictions :
1) Xavier Bertrand est un faux-cul
Dominique de Villepin, alors Premier Ministre, qualifiait celui qui était son ministre de la Santé de « Traître sans couille ». Et Dominique de Villepin, qui a côtoyé Jacques Chirac pendant vingt ans s’y connaissait en traitrise ! Au passage, j’en viens à regretter Chirac. Au moins lui, je pense qu’il aimait vraiment les gens et qu’il aurait pu, s’il avait eu plus confiance en lui, être un vrai homme de gauche. Alors que Nicolas Sarkozy, triste petit matamore de supermarché, n’a que des comptes à régler avec lui-même et son passé. Mais enfin bref, je m’égare… Revenons à nos moutons.
Xavier Bertrand ne cessait de nous répéter, la main sur le cœur, qu’il fallait « laisser faire les partenaires sociaux », que le gouvernement ne devait plus s’immiscer dans les négociations sociales… Et il nous balance un avant-projet de loi dont même le Medef n’osait plus rêver !
En effet, cet avant-projet renvoie à la négociation d'entreprise ou, à défaut, à des accords de branche, non seulement les modalités de dépassement du contingent d'heures supplémentaires mais aussi la fixation de ce contingent et le repos compensateur octroyé pour les heures travaillées au-delà de ce contingent.
L’individualisation du droit du travail ne peut conduire qu’à plus d’inégalités entre les entreprises et les salariés, sans que cela ne permette de lutter contre le chômage ou améliore la compétitivité des entreprises. Là encore, nous sommes dans l’idéologie réactionnaire pure et dure.
2) Patrick Devedjian est nul
Allez, je l’écris une fois de plus : Patrick Devedjian est nul. Ca fait du bien !
Il est nul, parce qu’il a mis grossièrement les pieds dans le plat, la semaine dernière, sur les 35 heures. Il devait être au courant du projet de loi et n’a pu se retenir de balancer ce qui pour lui était une évidence : la fin des 35 heures.
Malheureusement, malgré tous les démentis, c’est lui qui avait raison !
Quelle tristesse pour la France…
PP
13:00 Publié dans Actualités , Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : 35 heures, travail, inégalités
21 mai 2008
Bonnie & Clyde
Mais qui donc arrêtera Bonnie & Clyde ?
Après Clyde Devedjian qui veut en finir avec les 35 heures, voilà Bonnie Parisot qui veut faire repousser l’âge légal de la retraite à 63,5 ans !
Malgré le désaveu du « parrain » Nicolas Sarkozy et de son porte-flingue Xavier Bertrand, Clyde persiste : « Le rôle de l’UMP, c’est de déminer. Le contournement des 35 heures nous coûte des millions chaque année, quand nous cherchons de l’argent pour faire le RSA. »
Il s’agit donc de ça ! Déminer ! L’UMP devait donc préparer le terrain. Heureusement que Devedjian est nul. Avec sa finesse d’éléphant dans un magasin de porcelaine, il a quelque peu savonné la planche à ses « amis » du gouvernement !
Quant à Bonnie Parisot, elle est moins loquace sur l’avancement des négociations sur les critères de pénibilité et sur les mesures visant à favoriser le maintien des seniors en emploi.
Autre sujet d’actualité : le blocage des ports et dépôts de carburant par les marins-pécheurs.
Loin de moi l’idée de remettre en cause le bien-fondé du mouvement de cette profession touchée de plein fouet par la hausse des carburants (bien que déjà largement subventionnée via un abattement sur la TIPP).
Alors qu’à la moindre grève de l’Education Nationale, de la SNCF ou de la RATP, les dignitaires de l’UMP ou du gouvernement n’ont pas de mots assez durs pour qualifier le comportement des grévistes : « prise d’otage », « double-peine »…, bizarrement, là, pas un mot. Pourquoi ce mutisme, alors que le carburant menace de manquer et de bloquer toute l’économie ?
PP
19:55 Publié dans Actualités , Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Parisot, retraite, 35 heures, Devedjian
16 mai 2008
Les 35 heures, une erreur ?
Nicolas Sarkozy et François Fillon nous le répètent : si l’économie française est mal en point, c’est la faute aux 35 heures. François Fillon veut même mettre fin à ce « carcan ».
Au-delà de cette vaine rhétorique, intéressons-nous un peu aux chiffres (disponibles sur le site de l’Insee – www.insee.fr ).
Pour télécharger les graphiques de cette note, cliquez ici : 1, 2.
Les 35 heures auraient fait exploser le coût du travail…
Le graphique suivant montre que la part des salaires et des cotisations sociales dans la valeur ajoutée n’a quasiment pas évolué depuis le début des années 1990…après une baisse très importante dans les années 1980.
Les 35 heures auraient dégradé la compétitivité des entreprises…
Le graphique suivant montre que le niveau d’excédent brut d’exploitation (courbe bleue) des entreprises n’a pas été impacté et reste stable à hauteur de 30% de la valeur ajoutée. Rappelons que l’excédent brut d’exploitation (EBE) est en quelque sorte le bénéfice de l’entreprise avant prise en compte des amortissements et des intérêts d’emprunts. On peut constater que le tournant de la « rigueur » amorcé en 1983 a conduit à un bond spectaculaire de l’EBE.
La courbe rose indique que les cotisations sociales patronales sont restées remarquablement stable (voire ont légèrement baissé).
Les 35 heures auraient désorganisé les entreprises…
Le graphique suivant montre que le taux d’utilisation des équipements a connu un « pic » entre 1998 et 2002 (au-delà de 84%), période de mise en œuvre des 35 heures. Cela s’explique par la flexibilité qu’ont permis les 35 heures, conduisant à la création d’équipe supplémentaires permettant de « faire tourner » les machines plus longtemps.
Ce même graphique montre également que le niveau d’investissement a augmenté, sur la période 1998-2002, approchant les 20% et traduisant ainsi que les chefs d’entreprises n’ont pas été « bridés » par les 35 heures.
Ces données ne sont certes que des moyennes, qui masquent des écarts entre les secteurs d’activité et entre les entreprises de différentes tailles… Mais elles montrent à mon sens que les 35 heures n’ont pas été ce fléau que nous décrit le gouvernement pour justifier ses mesures pour le moins approximatives et aléatoires !!
PP
08:20 Publié dans Actualités , Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, Fillon, emploi, 35 heures
03 octobre 2007
On se sent moins seul !!
Je vous livre ici de larges extraits d'un article paru sur le site European Tribune et qui a servi de base à une tribune parue dans Le Monde du 11 septembre 2007. Son auteur s'appelle Jérôme Guillet, il est polytechnicien et banquier d'affaire et ses propos sont une bouffé d'air pur dans les vapeurs fétides des analyses habituelles sur le modèle français.
Pour une version plus détaillée avec graphiques, cliquez ici...
La France n'est pas en déclin et n'a pas besoin de "réforme"
John Evans & Jérôme Guillet
Il est bien difficile aujourd'hui de trouver, dans les médias tant nationaux qu'internationaux, un commentaire sur l'économie française où manquent les mentions obligatoires de son déclin, de la faiblesse de la croissance, ou de la persistance d’un chômage de mass, et qui ne présente pas comme une évidence l'urgente nécessite de "réformes". Entre guillemets, "réformes", car ce mot est devenu un nom de code plus ou moins explicite pour un programme à sens unique: libéralisation d'un marché du travail considéré "trop rigide" via l'assouplissement du code du travail, baisse des charges sur les entreprises, affaiblissement du contrôle de l'Etat, et, naturellement, baisse des impôts. Des travailleurs plus flexibles et moins chers seraient plus facilement embauchés, ce qui améliorerait la compétitivité des entreprises et leurs profits, sur le modèle anglais ou américain. Et évidemment les 35 heures tant décriées, cette « aberration économique », doivent être éliminées afin de remettre la France au travail.
Le problème est que ce programme, qui sert bien les intérêts des actionnaires et des dirigeants d'entreprise, se base sur une description extrêmement partielle et partiale de la réalité économique. Le leitmotiv du déclin prend généralement appui sur la croissance plus faible de la France, relativement à celle de pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ces dernières années, et sur la baisse relative de son PIB par tête. Or cette description tronquée de la réalité ne tient pas compte de la distribution des richesses, et de l'augmentation extraordinaire de l'inégalité dans ces économies censées nous servir de modèle. En fait, toute la richesse créée dans ces pays a été captée par une tranche étroite de la population. Les revenus médians sont stagnants, alors que les revenus des 0,1% les plus riches de la population augmentent en flèche, au point d'être passés de 2% à 7% des revenus totaux en moins de vingt ans aux Etats-Unis, selon les chiffres de l'étude de Piketty et Saez.
…
Il est compréhensible de défendre la liberté des membres les plus dynamiques de la société d'entreprendre et de bénéficier des fruits de leur travail, mais cette liberté accordée sans contrepartie s'accompagne inévitablement de fractures sociales bien plus marquées que celles connues en France. Le choix d'un niveau élevé de solidarité et de redistribution modère les revenus des plus riches, soit, mais, fait moins souvent évoqué, pas ceux des autres.
…
Il semblerait donc que, sur le plan des revenus, les très riches forment le seul groupe qui bénéficie des "réformes". Mais cette conclusion ne fait-elle pas bon marché du chômage dont souffre la France? Tout dépend de ce qu'on mesure. Ainsi, parmi les hommes de 25 à 54 ans, 87,6% avaient un emploi en 2004 en France, et 87,3% aux Etats-Unis, selon les chiffres de l’OCDE. Et pourtant le taux de chômage pour cette catégorie était alors de 7,4% en France, et 4,4% aux Etats-Unis. La ligne séparant chômage d'inactivité n'est visiblement pas mise au même endroit dans chaque pays... De même, le chômage des jeunes touche 8,4% des 15-24 ans en France, contre 5,5% au Danemark, 7,6% aux Etats-Unis et 7,5% au Royaume-Uni, donc pas de quoi crier à la faillite du modèle.
Certes, le taux de chômage est nettement plus élevé, mais cela reflète essentiellement le fait que la population active est plus étroite dans cette classe d’âge en France, notamment parce que moins de jeunes trouvent nécessaire d'occuper un emploi tout en poursuivant leurs études.
Mais les Français travaillent moins, nous dit-on. Les travailleurs français effectuent 37,4 heures par semaine en moyenne, contre 35,6 heures au Royaume-Uni. Les employés à temps plein travaillent effectivement moins longtemps en France (40,9 heures contre 43,2 heures en 2005), mais le nombre élevé d'emplois à temps partiel baisse la moyenne britannique; le nombre d’heures totales travaillées dans le deux pays est à peu près équivalent, pour des populations similaires. Dire que les Français travaillent moins est donc tout simplement faux.
Par ailleurs, la France a créé autant d'emplois que le Royaume-Uni au cours des 10 dernières années: 2,5 millions. La seule différence est que, au Royaume-Uni, la création de postes a été très régulière, alors qu’en France, la quasi totalité de ces emplois a été créée entre 1997 et 2002, c'est-à-dire précisément au moment de la mise en place des 35 heures, et ce alors que la croissance mondiale a été plus forte ces 5 dernières années.
Plus remarquable encore, la France a créé plus d'emplois dans le secteur privé (+10% entre 1996 et 2002, selon l'OCDE) que le Royaume-Uni (+6%) ou les Etats-Unis (+5%). En fait, le Royaume-Uni n'a créé quasiment aucun emploi net dans le secteur privé depuis près de 5 ans, mais a bénéficié de l'augmentation très forte des emplois dans le secteur public.
Cela reflète le fait que les croissances anglaise et américaine reposent très largement sur l'augmentation de la dépense publique, qui a littéralement explosé sous Blair et Bush, passant de 38% à 45% du PIB au RU et de 34% à 37% aux EU entre 2000 et 2006. Dans le cas britannique, cette relance keynésienne (centrée sur les secteurs de l’éducation et de la santé) s'est faite grâce à l'augmentation des impôts et à la cagnotte du pétrole de la Mer du Nord, tandis que l'administration Bush a présidé (pour payer sa guerre en Iraq) à une augmentation sans précédent de la dette publique - et de la dette privée, la plupart des ménages se voyant obligés d'emprunter - sur le dos d'une bulle immobilière également sans équivalent - pour compenser la stagnation de leurs revenus. Mais dans ce cas-là, semble-t-il, il s'agit de "dynamisme". Il paraît cependant légitime de se demander quelle partie du modèle anglo-saxon nous sommes conviés à copier...
Evidemment, il ne s'agit pas de dire que tout va bien en France, ni qu'il n'y a rien à changer. Mais le mot "réforme" est maintenant porteur d'un tel agenda idéologique qu'on aurait sans doute tout à gagner à l'exclure de tout discours qui se voudrait sincère. A moins, bien entendu, que nous soyons tous déjà d'accord que l'objectif qu'il convient de fixer soit effectivement de faire baisser les revenus des travailleurs les plus modestes afin de réduire le fardeau qui pèse sur les quelques "happy few" en haut de l'échelle des revenus.
Il est tentant de se demander si le feu roulant qui tend à déprécier l'économie française provient de ceux qui ne supportent pas l'existence d'un modèle social différent, modèle qui prouverait que la "réforme" n'est pas indispensable. S'il est possible d'assurer la prospérité de presque tous en décourageant la concentration de la richesse entre quelques mains, cela élimine le principal argument des partisans du capitalisme débridé. Comme l'a dit le milliardaire Warren Buffett, les riches aux Etats-Unis mènent - et gagnent - la lutte des classes. Depuis la chute du mur de Berlin, ce vocabulaire semble décrédibilisé et désuet, ce dont certains ont su profiter. Il serait temps de noter qu'ils n'agissent pas dans l'intérêt de tous, mais uniquement dans le leur.
15:01 Publié dans Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : travail, réforme, 35 heures, emploi, chômage, inégalités
19 avril 2007
Besoin d'air
Dans la série de mes lectures absolument passionnantes, j’ai entrepris la lecture de l’ouvrage du MEDEF intitulé « Besoin d’air ».
S’il fallait le résumer en une phrase ce serait : « L’entreprise, c’est super ; l’Etat, c’est nul ».
Il ne s’agit pas d’un essai politique ou économique, mais plutôt d’une sorte de catéchisme à la gloire des « créateurs de richesse ». Il s’agit de prêcher la bonne parole de la prise de risque, de la responsabilité individuelle, de l’adaptation joyeuse aux règles intangibles de la mondialisation.
Alors qu’il est souvent de bon ton de sourire de façon condescendante lorsqu’Arlette Laguiller se gargarise du mot « travailleurs », que dire de cette envolée lyrique :
« Entrepreneurs –aventuriers, entrepreneurs-pionniers, entrepreneurs-inventeurs, … ».
Laurence Parisot : l’Arlette Laguiller du patronat !
Par une sorte de glissement sémantique, le MEDEF tend à assimiler « patron » et « entrepreneur ». N’oublions pas que le MEDEF n’est autre que l’ancien CNPF (Confédération Nationale des Patrons Français). De même que « Non voyant » est plus vendeur qu’ « Aveugle » ou « Personne à verticalité limitée » est plus sympa que « Nain », « Entrepreneur » est plus glamour que « Patron ». Mais, parmi les dignitaires du MEDEF, combien sont de vrais entrepreneurs ? La plupart ne sont que des …PDG, c’est-à-dire des super salariés (non par leurs capacités, mais par le niveau de leur salaire). De par mon métier, j’ai l’occasion de côtoyer régulièrement des créateurs de PME. Ce sont eux les vrais « entrepreneurs » et, bien souvent, ils se sentent plus proches de leurs salariés que des pontes (j’allais dire « barons ») du MEDEF !
« Et pour finir de préciser ce que le libéralisme est et n’est pas, rappelons que ce qui s’y oppose, son contraire, c’est l’intervention permanente, abusive et souvent aberrante de l’Etat, notamment dans la sphère économique. »
Il ne manque plus que le retour des chars russes sur les Champs Elysées !
WorldCom, Enron, Arthur Andersen, Vivendi, Parmalat, sont des beaux exemples du libre fonctionnement de la « sphère économique ».
« Nous pensons qu’il serait plus efficace économiquement, et plus respectueux socialement, que la durée du travail ne soit plus définie par la loi, mais soit déterminée, branche par branche, entreprise par entreprise, par un accord entre patronat et syndicats. »
Et pourquoi pas salarié par salarié ? L’idée sous-jacente est le remplacement de la loi par le contrat. Compte tenu de la faiblesse des syndicats et du pouvoir de négociation que constitue le chômage de masse des travailleurs peu qualifiés, on peut légitimement penser que les contrats conclus entre un salarié et son employeur ont de grandes chances d’êtres des contrats léonins. Effectivement, pour les travailleurs très qualifiés que les entreprises s’arrachent, cela peut être différent, mais rien n’empêche dans ce cas de conclure un contrat plus favorable que la loi. Mais la loi doit constituer un filet de sécurité pour les plus faibles.
Dans les rapports du faible au fort, du maître à l’esclave, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime.
Le MEDEF va même plus loin en proposant tout simplement de voter une loi interdisant à l’Etat… de légiférer en matière sociale. Dans un grand élan de générosité, le MEDEF est prêt à fournir gratuitement à l’Etat la scie qui lui permettra de couper la branche sur laquelle il est assis !
« …des 35 heures qui ne nous permet[tent] pas de rivaliser avec ceux qui travaillent le double. »
Et ne parlons pas de ceux qui travaillent le triple…
« … dans l’entreprise, où l’on sait toujours pourquoi quelqu’un est à sa place, ce qu’il produit et ce qu’il rapporte à la collectivité. »
Contrairement à la fonction publique noyautée par les tire-au-flancs de la pire espèce… Pour avoir travaillé dans une grande entreprise, je peux vous dire que les fainéants et les profiteurs ne sont pas tous dans la fonction publique ! Ce qui peut créer des effets d’aubaines, des niches à fainéantise, ce n’est pas la nature publique ou privée de l’entreprise, c’est plutôt sa taille, ce qui rend sa gestion plus difficile. Il devient donc plus difficile de repérer ceux qui « profitent » du système.
De plus, si l’on sait ce que chacun apporte à la collectivité, cela signifie qu’un patron payé 2 millions d’Euros par an apporte plus « à la collectivité » en deux jours qu’un ouvrier au SMIC … en un an.
Les patrons des grandes entreprise passent leur temps à expliquer qu’ils ne peuvent pas être payés moins que les patrons américains. Il est paradoxal d’entendre les mêmes personnes expliquer aux salariés qu’ils ne peuvent pas être payés plus que les Roumains ou les Polonais. Pourquoi, au fait, doivent-ils être payés autant que les patrons Américains ? Parce que sinon, ils partiraient aux Etats-Unis. J’imagine déjà la foire d’empoigne des entreprises américaines pour se payer les services de Noël Forgeard, de Thierry Breton, de Francis Mer, de Jean-René Fourtou, …
Pour terminer sur ce sujet, il me semble bon de rappeler la règle du milliardaire américain Rockfeller (que l’on peut difficilement taxer de communisme forcené), selon laquelle l’écart de salaire entre un patron et ses ouvriers devraient être au maximum de 1 à 40. Aujourd’hui, dans les grandes entreprises, cet écart est au minimum de l’ordre de 1 à 100…
« La croissance augmente plus sûrement et plus durablement le niveau de vie de la population la plus modeste que nombre de politiques redistributrices. »
La vieille rengaine libérale est de retour ! « La marée montante soulève tous les bateaux » disait déjà Ronald Reagan dans les années 80 pour justifier les baisses d’impôts censées dynamiser l’économie américaine et par là-même profiter à tous. Ces vieilles lunes de la politique de l’offre n’ont provoqué que déficits publics et récession.
Si on laisse faire la croissance, ce sont les plus riches qui en profitent. C’est ce que prouvent les faits depuis une vingtaine d’année. Les politiques redistributrices ont plus que jamais leur justification et notamment les impôts réellement progressifs.
« Quant à la suppression pure et simple de l’ISF, elle serait radicalement dynamisante. »
Sans commentaire. Une question : dynamisante pour qui ?
« Pour mener une politique en faveur des bas salaires, les pouvoirs publics dans ces pays (Pays-Bas et Royaume –Uni) privilégient les instruments propres à l’Etat, prime à l’emploi par exemple. »
Tiens, tiens, l’Etat aurait-il donc un rôle à jouer dans la « sphère économique » ? Augmenter les salaires ? Non ! C’est l’Etat qui « indemnisera » les plus bas salaires à l’aide de la prime pour l’emploi (impôt négatif). D’un côté, il faut baisser les impôts des plus riches, de l’autre l’Etat doit rendre toujours plus aux salariés les moins payés pour compenser l’insuffisance des entreprises. Comment concilier ces deux impératifs ? Baisser les dépenses de l’Etat dans les autres domaines !
Le MEDEF nous propose le concept de « séparabilité » qui doit permettre de faciliter le licenciement.
« Ce nouvel état d’esprit permettrait de simplifier et de pacifier dans bien des cas la rupture du contrat de travail, le but étant de parvenir à une rupture par consentement mutuel qui ménagerait l’intérêt moral et financier des deux parties. »
Je te vire sans motif, mais simplement et pacifiquement… « Zen, cool », comme dirait la marionnette de Sarkozy aux Guignols.
« La logique voudrait donc que l’entreprise cesse d’assurer le risque maladie et que la solidarité nationale prenne le relais par l’impôt. Les dépenses ne relevant pas de la solidarité nationale seront financées par des assurances complémentaires souscrites directement par les assurés. Pour ne pas engendrer de phénomènes de renoncement aux soins, cette couverture complémentaire sera obligatoire…»
Dans la mesure où la couverture maladie est désormais universelle (donc pas forcément liée au statut de salarié), il n’est pas aberrant de dire qu’elle relève de la solidarité nationale. Mais j’ai comme l’impression que le MEDEF souhaite que les entreprises soient exclues du champ de la « solidarité nationale ».
Financer la l’assurance maladie par l’impôt n’est pas illogique (c’est ce qui se passe au Danemark), mais dans ce cas, cela signifie augmenter les impôts (en contrepartie des baisses de cotisations sociales), car les dépenses de santé restent les mêmes. Cela nécessiterait une hausse des salaires (dont une partie serait prélevée sous forme d’impôt), la mise en place d’un impôt réellement progressif sur l’ensemble des revenus, la mise en place d’un impôt progressif sur la valeur ajoutée des entreprises… Je doute que le MEDEF soit dans cette logique.
Par ailleurs, on voit l’intérêt que trouve le MEDEF à définir la solidarité nationale de la façon la plus restrictive possible: pour nous obliger à souscrire des assurances complémentaires…privées. C’est le rêve de toute entreprise que d’obliger les consommateurs à avoir recours à ses services. Transformer la consommation en cotisation : le bonheur !
En lisant ce livre, on a une meilleure idée du programme économique de Nicolas Sarkozy. Au secours !!
PP
23:41 Publié dans Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : MEDEF, Parisot, Sarkozy, Impôt, Salaire, 35 heures


