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30.11.2007

Trafiquants & Voyoucratie

Une fois n’est pas coutume, je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy…sur un point. Dans son intervention d’hier soir, il a en effet évoqué le sang froid et le professionnalisme de la police lors des émeutes de Villiers-le-Bel. En effet, comme en 2005, aucune « bavure » n’est à déplorer. Je pense qu’aux Etats-Unis, on aurait déjà eu une dizaine de personnes criblées de balles. Bon voilà, c’est dit…

Passons maintenant aux désaccords…qui sont un peu plus nombreux.
Pendant près d’un quart d’heure, le chef de l’Etat nous a répété que s’en prendre aux forces de l’ordre et aux services publics, que brûler des bâtiments et des voitures, c’est mal…Non ?! Sans blagues ?! Effectivement, c’est mal mais une fois que l’on a dit ça, qu’est-ce que ça change ? On va punir sévèrement les délinquants, pardon les « trafiquants » qui ont commis ces exactions. Il a promis la cour d’assise pour les « voyous déstructurés, les trafiquants » qui ont tiré sur les policiers. D’accord, et après ? Est-ce que ça va régler le problème ?
Plus tôt dans la journée, Nicolas Sarkozy avait annoncé que les événements « n’avaient rien à voir avec une crise sociale, mais tout à voir avec la voyoucratie ». Il a enfoncé le clou hier soir : « Cela n’a rien à voir avec un problème social. Ce n’est pas en tirant sur les policiers que l’on va améliorer la situation sociale ». Je ne pense pas que ceux qui ont tiré sur les policiers cherchaient à améliorer la situation sociale.
Même si la situation sociale n’explique pas tout, je trouve dangereux que le chef de l’Etat évacue systématiquement d’un revers de main toute explication sociale des difficultés. Dans sa vision libérale, les individus sont seuls responsables de leur situation. Pour lui, la situation de chacun est le résultat exclusif de la façon dont il se comporte. Peu importe que l’on concentre au même endroit des populations défavorisées. Peu importe que le taux de chômage atteigne 40 % dans certaines cités. C’est tellement plus confortable de se dire que les difficultés sont le fait de quelques « trafiquants » qu’il faut remettre au pas et d’exonérer ainsi de toute responsabilité les politiques de l’emploi, de l’intégration, de la ville. Sauf que, en 2005, la plupart de ceux qui ont été arrêtés pendant les émeutes étaient inconnus des services de police. Les Renseignements Généraux réfutent d’ailleurs la thèse des « bandes organisées ».

« Arrêtons la pensée unique. Tous ceux qui ont des problèmes ne brûlent pas des bibliothèques. » Certes, sauf que ceux-là sont, pour la plupart, isolés car le chômage, la pauvreté entraînent souvent la désocialisation. Or dans les banlieues, ils se trouvent que ceux « qui ont des problèmes » sont tous concentrés dans un même lieu…

Nicolas Sarkozy a fait le lien entre le « malaise social » et « l’immigration mal maîtrisée ». Pas de façon explicite, mais en les juxtaposant dans ses propos. C’est, par exemple, une technique largement utilisée par Georges Bush pour justifier la guerre en Irak. En juxtaposant plusieurs termes dans une même phrase, on arrive à faire croire qu’ils sont liés (pour Bush c’était « Irak », « armes de destruction massive » et « Al-Quaïda »).
Sauf que les émeutiers sont pour la plupart tous nés en France. Ils sont les enfants de ceux que la France a fait venir pendant les Trente Glorieuses pour travailler dans les usines. Et l'immigration choisie n'apportera aucune solution à ce problème, puisque ceux dont on parle sont déjà là! Ils font désormais partie de la société française et le fait qu’ils soient d’origine immigrée ne change rien à l’affaire. Les stigmatiser ne peut que fragiliser encore plus la cohésion sociale.

Je reviendrai lundi sur les «propositions» sur le pouvoir d'achat.

PP

27.11.2007

Pouvoir d'achat, Chine et Bernard Laporte

Quelques réactions sur ce que j’ai lu et entendu ces jours derniers...

Tout d’abord, une interview (sur France Inter) de Luc Chatel, Secrétaire d’Etat à la Consommation et au Tourisme…Nous sommes sauvés : il a concocté une loi pour nous redonner du pouvoir d’achat. Si j’ai bien compris, cela va porter sur la fameuse réforme des « marges arrières », sur un encadrement des conditions commerciales des opérateurs de téléphonie mobile et internet, ainsi que sur les frais bancaires…
Disons-le franchement, c’est accablant de nullité… Alors que l’économie mondiale subit des soubresauts dont nous ignorons sans doute encore toute l’ampleur, notre ami Luc Chatel arrive avec ses comptes d’apothicaires et ses économies de bouts de chandelle !
Il faut bien faire quelque chose, me direz-vous ?! Certes, mais pour redonner du pouvoir d’achat, il ne suffit pas de faire baisser les prix. Puisque qui dit baisse des prix, dit tôt ou tard pression sur les salaires ou délocalisations. Au contraire, il faudrait susciter l’investissement, encourager l’innovation pour tirer vers le haut les qualifications et les salaires. Mais évidemment, lorsque l’on a gâché toutes ses marges de manœuvre dans un « paquet fiscal » aussi injuste qu’inefficace et coûteux, que reste-t-il ? Des petits bricolages futiles comme la loi « Chatel sur le pouvoir d’achat ».

Toujours sur le pouvoir d’achat, un article dans le journal « Aujourd’hui en France » faisait état d’une étude comparative sur les prix différents produits dans plusieurs pays. Le sous-titre de l’article était « La Chine, le pays où la vie est moins chère ». Un peu plus et on avait droit à « La Chine, le pays où il fait bon vivre ». C’est vrai qu’il n’y a pas encore de syndicalistes obtus qui viennent casser les oreilles des entrepreneurs avec des considérations aussi futiles que le droit du travail, le salaire minimum…
Evidemment, comparés aux prix pratiqués en Belgique, en France, aux Etats-Unis et en Norvège, ceux de Chine sont largement plus bas. Par exemple, un café coûte 0.99 € en Chine contre 2.39 € en Norvège. Sauf que en Chine, près de 30 % de la population vit avec moins de …2 dollars par jour (soit deux cafés !!) et 10 % avec moins de 1 dollar par jour (un café et l’addition !!)
Paradoxalement cet « enfer de la vie chère » que semble être la Norvège est régulièrement classée en tête du classement mondial en ce qui concerne l’Indice de Développement Humain (IDH) par le Programme des Nation Unies pour le Développement (PNUD). L’IDH est un indicateur synthétique qui ne prend pas en compte la seule croissance du PIB, mais aussi l’accès aux soins, à l’éducation, la lutte contre les inégalités… Ainsi donc, un pays où la vie est si chère peut donc être « vivable ». Bizarrement, c’est un des pays au monde où les inégalités sont les plus faibles…

Pour finir en beauté, l’interview (sur Canal+) de Bernard Laporte, Secrétaire d’Etat aux Sports…Au journaliste qui lui posait de façon insistante une question sur ses démêlés judicaires, il a répondu : « Vous, vous êtes un salarié, vous attendez que les choses se passent. Moi, je suis un entrepreneur, je prends des risques et je donne à manger à 200 familles. ».
Dans sa bouche, le terme de « salarié » disqualifiait totalement son interlocuteur et avait pour but de lui faire prendre conscience de son incapacité totale à juger des problématiques des « entrepreneurs ». Il aurait pu très bien lui dire ; « Ecoutes, petit, ne parles pas de choses qui te dépassent. Laisse faire les grandes personnes ! » Ca aurait été moins hypocrite.
Monsieur Laporte est ministre de la France, des entrepreneurs, comme des salariés. Il n’a donc pas à opposer les deux, surtout pour mépriser si ostensiblement les seconds ! De plus, en tant que ministre des Sports, il devrait être particulièrement vigilant sur les notions de tolérance et d’esprit de groupe… Ses propos, emprunts de la rhétorique libérale usée jusqu’à la corde, me font douter très sérieusement de son engagement au service de l’intérêt général.

PP

25.11.2007

S'adapter au réel

Eriger « l’adaptation au réel » comme principe directeur de la politique me paraît pour le moins hasardeux. La boîte à outils de ceux qui prônent est souvent pauvre et se réduit à « l’alignement sur la moyenne des autres grands pays industrialisés ». François Fillon en est un fervent adepte. Si c’était un art martial, il serait ceinture noire !

L’alignement sur la « moyenne des pays industrialisés » revient en fait à s’aligner sur le moins-disant. En effet, prenons l’exemple classique du taux d’imposition des sociétés. On considère trois pays (A, B et C) dont les taux sont respectivement de 15%, 25% et 35% ce qui revient à une moyenne de 25%.
* Etape 1 : le pays C s’aligne sur la moyenne soit 25%, cette dernière passe alors à 21,67%
* Etape 2 : les pays B et C s’alignent sur la nouvelle moyenne, elle passe alors à 19,44%
* Etape 3 : le pays A commence à se sentir menacé, il passe à 12 %, la moyenne passe alors à 14,48%
* Etape 4 : les pays B et C s’alignent sur cette nouvelle moyenne et le taux moyen passe à 13,65%
* Etape 5 : les pays A,B et C sont tous à 12%.

Aucun pays n’en tire réellement avantage, sauf pendant la brève période où il a baissé ses taux plus que ses voisins. Finalement, tous sont perdants puisque leurs ressources se sont amoindries.

Cela vous paraît théorique ? Cette année encore, l’étude annuelle de KPMG fait apparaître une baisse du taux moyen de l’impôt sur les sociétés qui s’abaisse à 24,2 % dans l’Union Européenne, contre 25,8 % avant l’an passé (et 38 % en 1993). L’Espagne et les Pays-Bas ont réduit significativement leur taux. Pour 2008, les taux moyens devraient encore baisser compte tenu des annonces faites en Espagne, au Royaume-Uni, en Chine et en Allemagne.



Dans le même temps et selon le même principe, on assiste à une convergence à la hausse des taux de TVA. En gros, on taxe ceux qui ne peuvent pas se "délocaliser" !

PP

23.11.2007

Rions un peu...

En ces temps difficiles, je vous propose de vous détendre un peu grâce aux facéties du plus grand comique de droite de sa génération. J’ai nommé …Non ! Pas Jean-Marie Bigard ! Je veux bien sûr parler de l’impayable, de l’immense, du grandiose…Jacques Marseille. L’inusable expert économique qui écume les plateaux de télévision a encore sévi dans l’émission « C dans l’air » du 20 novembre, sur France 5. Il doit avoir un rond de serviette à son nom à France 5, car il est présent dans au moins la moitié des numéros de cette émission (j’exagère peut-être un peu mais ça me paraît tellement long quand il parle !).

Enfin, quoiqu’il en soit, le thème de l’émission gravitait autour de la fonction publique. Il pouvait donc nous chanter son habituel refrain sur la fonction publique archaïque, inefficace, bastion de privilégiés dont il faut bien entendu réduire les effectifs.
Il en fait d’ailleurs une véritable une fixation. Il s’est lancé dans un véritable délire…
Je cite à peu près de mémoire : « En France, il y a environ 5 millions de fonctionnaires c’est-à-dire presque un quart de la population active. Et si l’on compte les enfants de fonctionnaires, les femmes de fonctionnaires, les parents des fonctionnaires…tous les français sont un peu des fonctionnaires ! ».

L’animateur de l’émission, Yves Calvi, a coupé court en disant, avec une mine mi-amusée mi-estomaquée : « Ah !Ah !Ah !Il en voit partout ! ».
Mais je crois bien avoir vu une lueur d’épouvante dans son regard. Il s’attendait sans doute à voir, comme dans le film « L’Exorciste », la tête de Jacques Marseille pivoter à 360°, de la bave verte sortir de sa bouche et l’entendre dire d’une voix d’outre-tombe : « Ta mère est fonctionnaire en enfer ! ».
Il ne devait pas être tout à fait dans son état normal…Il faut dire que l’on venait d’apprendre que Nicolas Sarkozy avait tenu des propos conciliants envers les cheminots. Il en avait presque les larmes aux yeux !

Ce qui est rassurant, c’est qu’il est toujours aussi à l’aise avec les chiffres ! Selon lui « 1% d’augmentation des fonctionnaires, ça fait 9 milliards d’euros ». Donc, cela signifie que la masse salariale des fonctionnaires est de… 900 milliards d’euros soit plus de la moitié du PIB de la France. Ce qui voudrait dire que la totalité des prélèvements obligatoires (et même un peu plus !!) est destinée à payer les fonctionnaires. Mais c’est vrai que si l’on compte les enfants des fonctionnaires, leurs parents, leurs cousins, leurs boulangers, leurs coiffeurs, leurs dentistes…alors oui peut-être ! Plus sérieusement, si l’on compte les trois fonctions publiques (de l’Etat, territoriale et hospitalière) il y a environ 5 millions de fonctionnaires. Si leur masse salariale était bien de 900 milliards d'€, cela voudrait dire que chaque fonctionnaire gagne en moyenne 180 000 € par an (soit 15 000 € par mois). Et après on s’étonne que 75 % des jeunes veulent devenir fonctionnaire ? En fait la masse salariale des fonctionnaires doit tourner autour de 180 milliards d’€. Ce n’est pas négligeable, certes… mais c’est 5 fois moins que le chiffre de notre ami Marseille !!

En ce qui concerne le chiffrage du coût de la grève pour l’économie, il a cité le chiffre de 400 millions d’euros pas jour (chiffre de la ministre de l’économie) soit 2,8 milliards d’euros pour une semaine de grève. Admettons…Mais là où il devient grandiose, c’est dans la conclusion : « Ces 2,8 milliards, ils auraient pu être consacrés à l’université, à la recherche… ». On aurait pu aussi régler le problème de la faim dans le monde…Salauds de grévistes ! Je sais que les impôts sont « écrasants » en France, mais je doute que ces 2,8 milliards aient atterris intégralement dans la poche de l’Etat. Dans le coût de la grève, il y a aussi du manque à gagner pour des entreprises privées !!

Je crois qu’il est temps de concocter un régime spécial à Jacques Marseille pour qu’il parte à la retraite tout de suite (je suis même prêt à cotiser !). Visiblement, la pénibilité de son travail est telle qu’il est épuisé psychologiquement. Il est temps qu’il jouisse d’un repos bien mérité (surtout pour nous !).
D’autant plus, qu’en tant que professeur à la Sorbonne, il est lui-même…fonctionnaire. Ca en ferait donc un de moins !

PP

21.11.2007

Initiative individuelle et vision d'ensemble...

On me reproche parfois d’avoir une vision étatiste de l’économie (le premier qui me traite de stalinien, hop, au goulag !!).
Mon propos n’est pas de revenir à une économie planifiée (« le Plan, une ardente obligation » disait un leader communiste d’après-guerre, il s’appelait De Gaulle). En revanche, on peut noter que des pays comme le Japon ou la Corée ont fait preuve d’une certaine créativité, malgré (ou peut-être à grâce à) un ministère de l’industrie assez développé.
Les pays scandinaves sont les pays dans lesquels l’Etat a un rôle les plus importants (si l’on mesure cela par le poids des prélèvements obligatoires) et ce sont les pays européens les plus innovants(nombre de brevets par habitant).
Il est vrai aussi que dans ces pays, les dépenses en R&D; des entreprises sont nettement plus élevées qu’en France...

Quoiqu’il en soit, je ne pense pas que la France soit toujours un « gros machin centralisé » pour tout ce qui concerne la production. A mon avis elle pêcherait plutôt par un déficit de politique industrielle (les pôles de compétitivité pourraient jouer un rôle s’ils n’étaient pas aussi nombreux et émiettés sur le territoire). Depuis plus de dix ans, c’est l’abaissement du coût du travail (via les allègements de cotisations sociales) et sa flexibilisation (interim, CDD, temps partiel) qui tiennent lieu de politique industrielle en France. Résultat : on devient moins performant parce que ces pratiques tirent vers le bas les salaires et les qualifications.

On nous répète que c'est à chacun d'entre nous de se prendre en main, d'être créatif, de prendre des risques...Cette mise en avant de l’initiative individuelle n’est-elle pas un aveu d’impuissance de la part de dirigeants (politiques et économiques) qui sont incapables de dessiner une vision d’avenir pour la société, un idéal d’avenir partagé ?
Je pense en effet que les élites françaises ont une responsabilité considérable dans les blocages de la société française. En effet, la plupart des dirigeants des grandes entreprises sont X, Enarques, Inspecteurs des Finances (voire un peut tout à la fois) et ils passent allègrement des cabinets ministériels, de la haute fonction publique à la direction de grandes entreprises. Sur les 71 dirigeants des grandes entreprises françaises la moitié sont X ou Enarques, un tiers d’entre eux ont transité par la fonction publique et un quart par les cabinets ministériels.
Selon l’économiste Thomas Philippon « Dans sa dynamique propre, le capitalisme français tend à privilégier l’héritage qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut). »
Cela se traduit pour ces entreprises par des résultats moins bons que les autres.
Ceux qui sont souvent les premiers à fustiger les « blocages de la société » feraient bien d’abord de balayer devant la porte de leurs conseils d’administration, dont le corporatisme ferait pâlir le plus obtus des syndicalistes « archaïques ». De ces pratiques au plus haut niveau découle un management « à la française » qui ne contribue pas à valoriser la prise de risque et l’initiative.

Nous n’avons pas besoin de flexibilité supplémentaire du marché du travail. Ce dont nous avons avant tout besoin, c’est de politique visant à favoriser le développement d’entreprises innovantes, qui existent mais qui ne sont pas assez soutenues.

Trois exemples dans mon entourage professionnel:
* Une petite société basée à Albi a mis au point une alternative plus que crédible aux logiciels des mastodontes Business Objects et Cognos
* Un de mes clients est en train de mettre au point une maison à structure métallique à 50 000 €
* Un autre a mis au point un procédé de fabrication d’objets décoratifs à base de matériaux végétaux et de plexiglas

Je ne pense pas que ce soit ma présence dans le secteur qui catalyse à ce point les énergies créatrices (quoique, pourquoi pas ? il faudra que j’en parle à Jacques Attali !). Sérieusement, je pense que l’on pourrait multiplier les exemples de ce type dans toutes les régions de France.

Ce dont ces entreprises ont besoin, ce n’est pas de flexibilité du contrat de travail mais plutôt de partenaires industriels, commerciaux et aussi financiers. Cela milite en faveur d’une reprise en main par l’Etat du financement de ces entreprises puisque le secteur bancaire privé est incapable de prendre des risques industriels, englué qu’il est dans une course au profit financier à court terme, incompatible avec la prise de risque nécessaire à l’innovation.
Il faut que l’Etat retrouve un rôle équilibré dans l’économie, en plus du rôle de fournisseur de services publics (éducation, santé, sécurité, énergie…). Non à l’Etat minimal des libéraux, mais ce n’est pas pour autant que l’Etat doit produire des voitures ou de l’acier.
C’est aux dirigeants politiques de proposer une vision de la société. Une fois ce chemin balisé, l’initiative individuelle aura toute sa place et donnera sa pleine mesure.

PP

20.11.2007

Pouvoir(s)

J’ai eu récemment une discussion avec un ami à propos du pouvoir des entreprises…

Je citais le cas de Wal-Mart. J’ai retrouvé un article qui parle de l’impact de Wal-Mart dans le secteur des détergents au Mexique (ça paraît surréaliste a priori mais c’est assez révélateur). Lorsque Wal-Mart est arrivé sur ce créneau, il a imposé à ses fournisseurs des entrepôts centralisés. Une fois le système en place, il a pesé de tout son poids économique pour comprimer les marges de ses fournisseurs : tout produit sans innovation doit voir son prix baisser chaque année. De nombreux fournisseurs ont jeté l’éponge, seuls les plus performants ont pu s’en tirer au prix d’une « rationalisation » des effectifs. L’emploi dans le secteur a baissé de 20 %.Par ailleurs, il est vrai que les prix ont baissé en faveur des consommateurs (de l’ordre de 9%). Au final, le bilan n’est ni tout noir ni tout blanc. Cela illustre toutefois le pouvoir d’une entreprise qui peut remodeler un secteur d’activité dans un pays.
Autre exemple concernant Wal-Mart, au Canada cette fois-ci. Les employés d’un magasin au Canada ont décidé la création d’un syndicat. Réponse de Wal-Mart : on ferme le magasin. Réaction du gouvernement canadien : aucune.
On pourrait aussi parler des grandes banques américaines qui détiennent une part importante du secteur bancaire de pays en développement. Ils ont ainsi la maîtrise du financement de pan entiers de l’économie…ou tout au moins leurs décisions ont des impacts forts sur les entreprises de ces pays.

Du fait de la libéralisation, les entreprises ont la capacité de mettre en concurrence des territoires, en exerçant notamment des chantages à l’emploi… et elles ne s’en privent pas. Depuis des années, on véhicule l’idée qu’un pays est une juxtaposition d’entreprises dont il convient d’optimiser à tout prix la compétitivité. Certains parlent même de « l’entreprise France ». Une entreprise est censée être une organisation visant à organiser la production en optimisant la productivité de sa force de travail, en réduisant les coûts de transaction afin de maximiser le bénéfice. J’ose espérer qu’un pays, c’est un peu plus que cela.
Il est temps que des contrepouvoirs émergent pour imposer des limites à la tentation hégémonique des multinationales. Pour la France, cela ne peut se faire qu’au niveau européen. Or, étant donnée l’orientation libérale de la Commission Européenne, je doute de l’imminence d’un tel retournement. Depuis des années, c’est la politique de la concurrence qui tient lieu de politique économique et sociale. Cela engendre des poussées protectionnistes au sein des différents pays (voir le cas de l’Allemagne avec la protection des industries stratégiques).

PP

19.11.2007

Retraites et Privilégiés

Avec le sens de la mesure qu’on lui connaît, Nicolas Sarkozy a justifié sa volonté de réformer les régimes spéciaux de retraites en affirmant (le 11/09/2007) : « Je veux changer cette situation parce qu'elle est indigne ». Indigne de qui ? Indigne de quoi ? Peu importe, il s’agit d’une nouvelle illustration de sa stratégie qui consiste à jeter l’opprobre sur des « privilégiés ».
Pourtant, il y a bien d’autres privilégiés sur lesquels il ne dit pas un mot. Il séjourne même sur leurs yacht… Mais ne soyons pas mesquins et revenons sur le dossier des retraites.
Désigner les bénéficiaires des régimes « spéciaux » comme des privilégiés me paraît un peu excessif. En effet, les 1.13 millions de bénéficiaires de ces régimes représentent environ 8% des retraités (il y a environ 13.5 millions de retraités en France) et ne reçoivent qu’environ 6% du total des retraites (13.2 milliards d’euros sur un total de 210 milliards). On ne peut donc pas dire qu’ils accaparent une part exorbitante du gâteau !
On voit donc que l’on dépense une énergie importante pour finalement ne traiter qu’une toute petite partie du dossier. Pour autant, la réforme est urgente (mais pas au sens où le gouvernement l'entend!), car depuis la réforme Balladur de 1993, le système de retraite français est sur une pente dramatiquement inégalitaire. Il n’y a guère qu’en Grèce et au Portugal où les inégalités de revenus entre les personnes de plus de 65 ans sont plus fortes. Au moment de la retraite, ces inégalités sont d’autant plus pénalisantes pour ceux qui n’ont que leur pension pour vivre (En 2004, un cadre possédait en moyenne vingt fois plus de patrimoine qu’un ouvrier non qualifié).
Depuis 1993, le nombre de bénéficiaires du régime général a augmenté de 27 % (la population totale n’a augmenté que de 10%), tandis que le poids des retraites dans le PIB n’a quasiment pas augmenté. Ce qui signifie tout simplement que le niveau de vie moyen des retraités a diminué fortement.
A cela plusieurs raisons : le calcul de la pension est désormais fondé sur les 25 meilleures années (10 auparavant), les pensions sont revalorisées en fonction de la hausse des prix et non des salaires (écart défavorable de 22% au bout de 20 ans) et enfin l’augmentation de la durée de cotisation nécessaire à l’obtention d’une pension complète.
L’allongement de la durée de cotisation est sûrement le point le plus emblématique. Des esprits aussi brillants que Jacques Marseille ( !! ) nous serinent d’ailleurs que l’allongement de la durée de cotisation est la contrepartie logique de l’allongement de la durée de la vie. Sauf que…l’âge auquel on quitte le marché du travail n’évolue quasiment pas depuis des années et se situe à environ 58.8 ans en moyenne en France. Ce chiffre est le plus bas d’Europe. Tant que les entreprises pousseront vers la sortie les salariés âgés, l’allongement de la durée de cotisation aura pour effet d’abaisser encore le niveau des pensions. D’autant plus que les entreprises ne sont pas en pointe pour négocier sur les critères de pénibilité censés permettre aux plus « usés » de partir plus tôt avec une retraite à taux plein.
Dans ce domaine encore, la méthode brutale et dogmatique du président Sarkozy n’aura d’autres effets que l’accroissement des inégalités et la paupérisation de ceux qui n’ont pas de patrimoine.
PP

15.11.2007

Dynasties

Il y a quelques semaines, Christina Kirchner, a été élue présidente de l’Argentine. Elle succède a un certain… Nestor Kirchner qui n’était autre que son mari. Je ne porte bien sûr pas de jugement sur les compétences de Mme Kirchner dont je ne connais pas l’action politique. En revanche je suis tout de même un peu surpris de cette succession familiale (certes après des élections démocratiques) à la tête d’un pays.
De même, aux Etats-Unis, il existe une probabilité non négligeable pour qu’Hillary Clinton soit la candidate démocrate à la présidence, 8 ans après la fin du deuxième mandat de son mari. Si elle est élue, elle succédera à Georges W. Bush qui a lui même pris la suite de son papa.
On assiste en quelque sorte à l’émergence de nouvelles dynasties de dirigeants dans des pays démocratiques. Est-ce vraiment dû au charisme et aux compétences de leurs membres ? Où y-a-t-il d’autres raisons moins avouables ?
On peut noter que l’Argentine est un des pays du monde où les inégalités sont les plus fortes (après le Brésil). En effet, dans ce pays la part du revenu des 20 % les plus pauvres est de moins de 3% dans le total des revenus, contre environ 8 % en France et plus de 9% en Suède. La crise des années 90 a exacerbé les inégalités déjà importantes. Les Etats-Unis sont eux aussi un pays très inégalitaire où la mobilité sociale est beaucoup plus faible que le voudrait le mythe du «rêve américain ». Selon une étude de l’Economic Mobility Project, la mobilité économique (mesurée par l’écart entre les revenus des enfants et ceux de leurs parents au même âge) est 1.5 fois plus forte en Allemagne, 2.5 fois au Canada, en Norvège, en Finlande et 3 fois au Da nemarl (mais seulement 1.2 fois en France).
Quel est le rapport avec le début de mon propos, me direz-vous ?
J’y viens… Dans une société inégalitaire, les plus favorisés ont une capacité d’influencer le peuple que ce soit par un accès aux médias, aux financements… Il en résulte une concentration du pouvoir entre leurs mains et de moindres opportunités pour les moins favorisés pour « mettre le pied dans la porte » et développer d’autres idées.

PP

13.11.2007

Petites leçons d’économie à la portée de tous

Ah ! Que Jean-Marc Sylvestre aime les jours de grève dans le service public ! Cela lui donne l’occasion d’entonner une fois de plus sa sempiternelle litanie sur « les archaïsmes des syndicats », « la prise d’otage des usagers », « les privilégiés arc-boutés sur leurs avantages acquis », « les blocages de la société française »… Son gazouillis matinal sur France-Inter est un vrai bonheur…pour les amateurs de second degré.
Mais ce VRP multicarte (il sévit, pardon…il officie également sur TF1 et LCI) de la mondialisation heureuse et du libéralisme rédempteur ne dit pas que des conneries…il en écrit aussi ! (Merci à Pierre Desproges pour l’inspiration)
Il a en effet récemment commis un ouvrage intitulé « Petites leçons d’économie à la portée de tous ». Après Evelyne Dhéliat qui veut nous aider à sauver la planète (elle a écrit un livre sur le sujet), voici donc un autre employé de TF1 qui nous propose « une lecture simplifiée de l’économie ».
Dans une récente interview, Simplet nous apprend donc qu’ « il n’y pas de meilleur système que l’économie de marché pour créer des richesses. L’optimisation des intérêts individuels contribue à l’intérêt collectif, à condition qu’il y ait des règles du jeu stables et que les acteurs de l’économie respectent un code de moralité et d’éthique. Ce qu’il ne font pas aujourd’hui, malheureusement.»
Effectivement si tous les méchants étaient gentils, le monde irait beaucoup mieux ! Qui a dit que l’angélisme était un travers des utopistes gauchistes ? Quant à ce vibrant hommage à la « main invisible du marché » qui est censé œuvrer, malgré nous, à notre bonheur…il est tout simplement désarmant de naïveté…ou de duplicité. En effet, je ne peux pas penser que Jean-Marc Sylvestre est obtus au point de croire à ses propos. Mais il est plus facile de faire passer la pilule du libéralisme si l’on arrive à convaincre que les lois du marché sont incontournables et intangibles.
Quant aux « codes de moralité et d’éthique », je pense qu’il est aussi vain de prétendre réguler l’économie avec de tels instruments que de tenter de guérir un cancer généralisé en phase terminale avec des tisanes ! En effet, faire reposer la régulation du système sur la bonne volonté des acteurs me paraît utopique, surtout lorsque ces mêmes acteurs sont soumis à de puissantes incitations à privilégier leur intérêt personnel au détriment de l’intérêt collectif.
PP

06.11.2007

Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante...

Il y a quelques jours, Nicolas Sarkozy a élevé un certain Antoine Bernheim au rang de grand-croix de la Légion d’honneur. Jusqu’à présent, seuls 75 grands serviteurs de l’Etat ont pu prétendre à ce titre, le plus élevé. Qui est donc Mr Bernheim et qu’a-t-il fait pour mériter un tel honneur ?

Il s’agit d’un ancien associé-gérant de la Banque Lazard, banque d’affaire bien connue et actuellement Pdg des Assicurazioni Generali di Venezia - 3ème assureur européen, plus connu sous le nom de Generali. Lors de la cérémonie, Nicolas Sarkozy a salué sa compétence de la manière suivante : « Antoine Bernheim a développé ses entreprises, fait des profits et ainsi servi la France ». Faire des profits, c’est donc servir la France…Admettons. Nicolas Sarkozy a poursuivi en estimant que cette reconnaissance du mérite de Mr Bernheim aiderait la France à « régler ses comptes vis-à-vis de l’argent pour régler enfin son problème vis-à-vis de la réussite ». Ce qui réconcilierait sans doute les français avec l’argent, c’est une meilleure répartition des fruits de la croissance. Ce qui les réconcilierait avec la « réussite », c’est peut-être de voir progresser le salaire médian au même rythme que les rémunérations déconnectée de toute référence des Pdg des grandes entreprises.

Sans verser dans la psychanalyse de comptoir, peut-être que Nicolas Sarkozy a lui aussi un problème avec l’argent, mais d’une autre nature. Il s’agit d’une sorte de complexe d’infériorité qui le conduit à glorifier les riches et les puissants, voire à tenter de s’identifier à eux. Il semble que selon lui, toute personne qui a de l’argent le mérite et devient un grand serviteur de l’Etat. Cela me fait penser à la phrase de l’économiste John Kenneth Galbraith : « La plupart des gens, avec l’existence modeste qu’ils mènent, se font une idée magnifiée des capacités intellectuelles des personnages qui vivent en association intime avec de grosses somme d’argent. »

Pour revenir à Antoine Bernheim, on peut dire qu’il a été un grand serviteur, non pas de l’Etat mais de beaucoup d’intérêts privés. Il a lui-même mis sur pied le système de holdings en cascades, qui permet de se bâtir un empire avec un capital limité. Qui en a profité ? Bernard Arnault, qui parti d’une modeste entreprise de Travaux Publics léguée par son père est aujourd’hui à la tête de l’empire du luxe LVMH. Qui d’autres ? Vincent Bolloré, qui a hérité de l’entreprise familiale OCB et qui en a fait un véritable cartel néo-colonial en Afrique, ainsi qu’un groupe de média distribuant matin et soir des centaines de milliers de « journaux » gratuits. Vincent Bolloré a dit d’Antoine Bernheim « Quand j’ai repris la société de mon père, j’ai déjeuné avec lui. Depuis, nous ne nous sommes plus quittés, et nous nous appelons au téléphone tous les jours. Derrière tout ce que j’ai fait, il y a toujours eu Antoine. » Est-ce que Nicolas remercie Antoine pour avoir conseillé à Vincent de lui prêter son jet et son yacht en mai dernier ?

Apparemment, tout le monde ne partage l’enthousiasme de Nicolas Sarkozy sur les compétences de Mr Bernheim. Depuis quelques jours, Algebris Investment, un fond d’investissement britannique, actionnaire de moins d’1 % de Generali, a lancé une offensive d’envergure contre son management. Premier accusé, Bernheim, dont l’âge – 83 ans – est le plus élevé de tous les dirigeants du secteur, mais aussi sa rémunération : 8,7 millions d’euros en 2006, beaucoup plus que ses homologues d’Axa et d’Allianz. «Ce package est beaucoup trop élevé par rapport à ses homologues des autres assureurs européens, dénonce Algebris dans une lettre rendue publique, sans une justification claire en termes de dimension de la société ou de création de valeur.»

Si on lui coupe les vivres, il pourra toujours revendre sa décoration aux enchères…

PP

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