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03.10.2007

On se sent moins seul !!

Je vous livre ici de larges extraits d'un article paru sur le site European Tribune et qui a servi de base à une tribune parue dans Le Monde du 11 septembre 2007. Son auteur s'appelle Jérôme Guillet, il est polytechnicien et banquier d'affaire et ses propos sont une bouffé d'air pur dans les vapeurs fétides des analyses habituelles sur le modèle français.

Pour une version plus détaillée avec graphiques, cliquez ici...

La France n'est pas en déclin et n'a pas besoin de "réforme"
John Evans & Jérôme Guillet

Il est bien difficile aujourd'hui de trouver, dans les médias tant nationaux qu'internationaux, un commentaire sur l'économie française où manquent les mentions obligatoires de son déclin, de la faiblesse de la croissance, ou de la persistance d’un chômage de mass, et qui ne présente pas comme une évidence l'urgente nécessite de "réformes". Entre guillemets, "réformes", car ce mot est devenu un nom de code plus ou moins explicite pour un programme à sens unique: libéralisation d'un marché du travail considéré "trop rigide" via l'assouplissement du code du travail, baisse des charges sur les entreprises, affaiblissement du contrôle de l'Etat, et, naturellement, baisse des impôts. Des travailleurs plus flexibles et moins chers seraient plus facilement embauchés, ce qui améliorerait la compétitivité des entreprises et leurs profits, sur le modèle anglais ou américain. Et évidemment les 35 heures tant décriées, cette « aberration économique », doivent être éliminées afin de remettre la France au travail.
Le problème est que ce programme, qui sert bien les intérêts des actionnaires et des dirigeants d'entreprise, se base sur une description extrêmement partielle et partiale de la réalité économique. Le leitmotiv du déclin prend généralement appui sur la croissance plus faible de la France, relativement à celle de pays comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ces dernières années, et sur la baisse relative de son PIB par tête. Or cette description tronquée de la réalité ne tient pas compte de la distribution des richesses, et de l'augmentation extraordinaire de l'inégalité dans ces économies censées nous servir de modèle. En fait, toute la richesse créée dans ces pays a été captée par une tranche étroite de la population. Les revenus médians sont stagnants, alors que les revenus des 0,1% les plus riches de la population augmentent en flèche, au point d'être passés de 2% à 7% des revenus totaux en moins de vingt ans aux Etats-Unis, selon les chiffres de l'étude de Piketty et Saez.

Il est compréhensible de défendre la liberté des membres les plus dynamiques de la société d'entreprendre et de bénéficier des fruits de leur travail, mais cette liberté accordée sans contrepartie s'accompagne inévitablement de fractures sociales bien plus marquées que celles connues en France. Le choix d'un niveau élevé de solidarité et de redistribution modère les revenus des plus riches, soit, mais, fait moins souvent évoqué, pas ceux des autres.

Il semblerait donc que, sur le plan des revenus, les très riches forment le seul groupe qui bénéficie des "réformes". Mais cette conclusion ne fait-elle pas bon marché du chômage dont souffre la France? Tout dépend de ce qu'on mesure. Ainsi, parmi les hommes de 25 à 54 ans, 87,6% avaient un emploi en 2004 en France, et 87,3% aux Etats-Unis, selon les chiffres de l’OCDE. Et pourtant le taux de chômage pour cette catégorie était alors de 7,4% en France, et 4,4% aux Etats-Unis. La ligne séparant chômage d'inactivité n'est visiblement pas mise au même endroit dans chaque pays... De même, le chômage des jeunes touche 8,4% des 15-24 ans en France, contre 5,5% au Danemark, 7,6% aux Etats-Unis et 7,5% au Royaume-Uni, donc pas de quoi crier à la faillite du modèle.
Certes, le taux de chômage est nettement plus élevé, mais cela reflète essentiellement le fait que la population active est plus étroite dans cette classe d’âge en France, notamment parce que moins de jeunes trouvent nécessaire d'occuper un emploi tout en poursuivant leurs études.
Mais les Français travaillent moins, nous dit-on. Les travailleurs français effectuent 37,4 heures par semaine en moyenne, contre 35,6 heures au Royaume-Uni. Les employés à temps plein travaillent effectivement moins longtemps en France (40,9 heures contre 43,2 heures en 2005), mais le nombre élevé d'emplois à temps partiel baisse la moyenne britannique; le nombre d’heures totales travaillées dans le deux pays est à peu près équivalent, pour des populations similaires. Dire que les Français travaillent moins est donc tout simplement faux.
Par ailleurs, la France a créé autant d'emplois que le Royaume-Uni au cours des 10 dernières années: 2,5 millions. La seule différence est que, au Royaume-Uni, la création de postes a été très régulière, alors qu’en France, la quasi totalité de ces emplois a été créée entre 1997 et 2002, c'est-à-dire précisément au moment de la mise en place des 35 heures, et ce alors que la croissance mondiale a été plus forte ces 5 dernières années.
Plus remarquable encore, la France a créé plus d'emplois dans le secteur privé (+10% entre 1996 et 2002, selon l'OCDE) que le Royaume-Uni (+6%) ou les Etats-Unis (+5%). En fait, le Royaume-Uni n'a créé quasiment aucun emploi net dans le secteur privé depuis près de 5 ans, mais a bénéficié de l'augmentation très forte des emplois dans le secteur public.
Cela reflète le fait que les croissances anglaise et américaine reposent très largement sur l'augmentation de la dépense publique, qui a littéralement explosé sous Blair et Bush, passant de 38% à 45% du PIB au RU et de 34% à 37% aux EU entre 2000 et 2006. Dans le cas britannique, cette relance keynésienne (centrée sur les secteurs de l’éducation et de la santé) s'est faite grâce à l'augmentation des impôts et à la cagnotte du pétrole de la Mer du Nord, tandis que l'administration Bush a présidé (pour payer sa guerre en Iraq) à une augmentation sans précédent de la dette publique - et de la dette privée, la plupart des ménages se voyant obligés d'emprunter - sur le dos d'une bulle immobilière également sans équivalent - pour compenser la stagnation de leurs revenus. Mais dans ce cas-là, semble-t-il, il s'agit de "dynamisme". Il paraît cependant légitime de se demander quelle partie du modèle anglo-saxon nous sommes conviés à copier...
Evidemment, il ne s'agit pas de dire que tout va bien en France, ni qu'il n'y a rien à changer. Mais le mot "réforme" est maintenant porteur d'un tel agenda idéologique qu'on aurait sans doute tout à gagner à l'exclure de tout discours qui se voudrait sincère. A moins, bien entendu, que nous soyons tous déjà d'accord que l'objectif qu'il convient de fixer soit effectivement de faire baisser les revenus des travailleurs les plus modestes afin de réduire le fardeau qui pèse sur les quelques "happy few" en haut de l'échelle des revenus.
Il est tentant de se demander si le feu roulant qui tend à déprécier l'économie française provient de ceux qui ne supportent pas l'existence d'un modèle social différent, modèle qui prouverait que la "réforme" n'est pas indispensable. S'il est possible d'assurer la prospérité de presque tous en décourageant la concentration de la richesse entre quelques mains, cela élimine le principal argument des partisans du capitalisme débridé. Comme l'a dit le milliardaire Warren Buffett, les riches aux Etats-Unis mènent - et gagnent - la lutte des classes. Depuis la chute du mur de Berlin, ce vocabulaire semble décrédibilisé et désuet, ce dont certains ont su profiter. Il serait temps de noter qu'ils n'agissent pas dans l'intérêt de tous, mais uniquement dans le leur.

Commentaires

L'on trouve toujours quelqu'un pour conforter son opinion même si elle est largement fausse. Vous trouverez des écrits de scientifiques réfutants la théorie d' Einstein. Toutes les caricatures sont mauvaises surtout lorsqu'elles pour objectif d'entretenir la lutte des classes. Si j'abondais sur cette voie malsaine je prendrais l'exemple du syndicat du livre qui a tué la presse écrite française; je parlerais des 6 000 € mensuel des cadres, de leur retraite à 50 ans, de l'envoi de rotatives et de papier à CUBA.....et ce faisant j'oublierais que cela a été encouragé et entretenu par certains patrons de presse.
Evitez les ficelles aussi grosses que celles de construire une démonstration sur les créations d'emplois dans le secteur privé en FRANCE ou le secteur public est surdimensionné avec les ROYAUME UNI et les USA au profil inverse.
En conclusion, pas de caricature, pas de simplification, pas d'amalgame si nous voulons débattre utilement.

Ecrit par : beaumont | 04.10.2007

@ beaumont

"Vous trouverez des écrits de scientifiques réfutants la
théorie d' Einstein"
Ce n'est pas parce qu'il existe quelques illuminés que tout ce qui va à l'encontre de la pensée dominante est bon à jeter à la poubelle sans y prêter attention.
Pour continuer dans les métaphores scientifiques, on pourrait rappeler que Copernic a suscité des réactions plutôt désobligeantes lorsqu'il a démontré que c'est la Terre qui tournait autour du Soleil ! En son temps, il réfutait les théories les mieux établies...

Quant à la lutte des classes, il ne s'agit pas de "l'entretenir", mais de dire qu'elle existe et sous une forme plus insidieuse, qui ne dit pas son nom. Aujourd'hui, il est de bon ton de dire que nous appartenons tous à la "classe moyenne", à part peut-être les "exclus". Cette classification ne résiste pourtant pas aux faits et aux chiffres.

Quant à l'exemple du syndicat du livre, je ne peux vous répondre car je ne connais pas le dossier. Mais si vous voulez me faire dire que tout n'est pas parfait en France, alors oui, je suis d'accord avec vous.

Quant à la comparaison avec le Royaume Uni, je ne vois pas où est la "grosse ficelle" de dire que la baisse du chômage est due principalement au secteur public et non au secteur privé dont on nous vante tant le dynamisme.
Peut-être que le secteur public n'est pas aussi inutile que ça? Et peut-être aussi que les libéraux proclamés sont un peu des keynésiens honteux ?

Quoiqu'il en soit, j'attends avec impatience vos arguments pour "débattre utilement".

PP

Ecrit par : PP | 04.10.2007

Qu'un polytechnicien puisse être aussi caricatural et tendancieux ne s'explique que par sa nostalgie de la lutte des classes d'avant l'éffondrement du communisme qu'il évoque.

Oser écrire que l'objectif de la majorité actuelle serait de " faire baisser les revenus des travailleurs les plus modestes afin de réduire le fardeau qui pèse sur les qq happy few" est pathétique s'il croit à ce qu'il écrit.

Ecrit par : Kim | 04.10.2007

@ Kim

Pourriez-vous me préciser à quel moment il est caricatural ?
Nicolas Sarkozy n’est-il pas caricatural et tendancieux lorsqu’il prétend que la défiscalisation des heures supplémentaires va résoudre les problèmes de compétitivité des l’économie française ?

Quant à la lutte des classes, je pense qu’elle existe toujours, il n’y a donc pas de nostalgie à avoir ! Seulement, elle ne dit plus son nom. Lorsque la présidente du Medef a dit « Tout est précaire dans la vie : la santé, l’amour… Alors pourquoi le travail ne le serait-il pas ? », n’était-elle pas en lutte ?

Même si ce n’est pas l’objectif initial de la majorité actuelle, sa politique risque bien de « faire baisser les revenus des travailleurs les plus modestes afin de réduire le fardeau qui pèse sur les qq happy few ». Il suffit de prendre l’exemple du bouclier fiscal qui bénéficiera à quelques contribuables les plus aisés, en les exonérant de fait du « fardeau » de l’ISF. En contrepartie ces largesses fiscales, ineptes économiquement, seront vraisemblablement compensées par une hausse de la TVA, qui pénalise plus fortement les plus pauvres.

Ecrit par : PP | 04.10.2007